mardi 31 mars 2015

IRL

Et bien voilà, après tant d'hésitations, j'ai finalement cédé, et rencontré certaines de mes lectrices, certains de mes lecteurs aujourd'hui. Je n'ai hélas pas eu le temps de voir toutes les personnes que j'aurais voulu aborder. En tout cas, pour les premières, que dire sinon que ce furent des expériences tout à fait agréables ? Je n'étais pourtant pas si sereine en me levant ce matin: "C'est aujourd'hui" tremblai-je, nerveusement. Vous ne m'en voudrez pas si j'avoue, maintenant que la chose est passée, avoir demandé à un ami de bien vouloir veiller de loin sur moi lors de nos rencontres. "Au cas où ..." lui précisai-je. En guise de pardon, je diffuse ici son rapport. C'est parti!
SD

***

#1. Gadiouka

8h36. Locmariaquer.

Personne près des barques, sauf Gadiouka. SD ne peut pas se tromper.

Se saluent. SD remercie Gadiouka pour cette super idée: observer les oiseaux des îles du golfe.

Montent dans la barque. Flottent calmement. Gadiouka, ébahie devant des avocettes, courlis et grèbes.

SD fixe les mains de Gadiouka. "Les photos ne mentaient pas :O " se dit-elle.

SD se reprend. Elles comptent les nuances de l'eau. Se rappellent quelques vers de S.-J. Perse.

Retour au port. Se saluent.

***

#2. Éris.

16h37. Carrer d'Avinyo. Un grand café. 

SD cherche Éris à travers la vitre. Éris un peu étonnée. SD gênée. S'installent à une table.

Elles commandent un truc à grignoter.

Erreur: commandent à manger.

De la viande.

Beaucoup.

SD évoque son parcours. Son enfance dans des îles bleues. La fois où elle a failli arriver en retard à une épreuve du bac à cause d'une baleine qui s'était échouée en face de chez elle.

Éris acquiesce. Puis, lui demande d'arrêter de mentir.

SD se reprend. Fait la liste de ses gelateria préférées à Rome.

Se moquent de Parménide (SD ne comprend pas toutes les blagues). Rigolent bien. Redemandent à manger (viande).

Se saluent.

***

#3. Le Cheikh

21h13. La Gueuze, Rue Soufflot.

SD ne voit pas Le Cheikh. Il n'est pas encore arrivé. Elle s'installe.

Le Cheikh entre. SD lui fait signe. Sévèrement, Le Cheikh lui demande: ne devait-elle pas résumer ce troisième chapitre au lieu d'écrire des bêtises ?

M'aperçoit. Je.

mardi 24 février 2015

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (2b et c)

Le polynésien vit dans un continuel présent.

    a. Constat et relevés divers. L'auteur dresse un premier "état des lieux communs" sur la temporalité polynésienne et souligne l'origine (probable) de ceux-ci.

    b. Thèse de Paul Hodée. L'auteur évoque un texte de Paul Hodée qui s'était donné pour but, très exactement, l'analyse de la temporalité polynésienne. Rigo s'attache alors à montrer la persistence des tropismes relevés au premier point. Celui-ci mentionne notamment une sorte de "faux départs", et précise ce qu'aurait pu être une analyse plus profonde si elle avait été mieux amorcée.

    c. Le temps dans la langue tahitienne. L'auteur clôt le chapitre par quelques considérations sur le couple muri/mua dans l'expression de l'espace et du temps en tahitien.

J'aborde dans ce billet les deux derniers points.

b. Thèse de Paul Hodée

Rigo mentionne la thèse de doctorat de Paul Hodée (Conscience du temps et éducation chez les Océaniens, C.T.R.D.P., 1981) au motif que celle-ci illustre un point aveugle qui occulte, selon lui, ce qu'aurait pu être une réelle analyse de la temporalité polynésienne. Dans cette thèse, Hodée rapporte les citations suivantes:
"Pour le Canaque il y a des blocs pleins et des blocs vides ... de sorte qu'il n'y a pas véritablement mesure ni calcul. Même avec ces premiers nombres de 1 à 5, la vue du temps reste essentiellement discontinue et qualitative."
Leenhardt Maurice, Do Kamo, Gallimard, 1947, Collection Tel, pp. 150 et 151
"Le Rapa représente successivement quatre personnes différentes tout au long de la vie: petite enfance, enfance, adolescence, âge adulte [...]. Cependant l'âge réel ne correspond guère à ces étapes [...] Les Rapas définissent chaque période par une façon particulière d'agir et une certaine attitude."
F. Allan Hanson, Rapa, Publication de la Société des Océanistes, 1974, n°33, p. 8
Et Hodée conclut alors:
"Aussi le trait essentiel des Océaniens pour apprécier le temps, c'est le concret. La précision des chronologies, la profondeur de champ historique, l'objectivité rigoureuse des événements sont l'affaire des spécialistes."
"C'est toujours une psychologie de cueillette, l'incapacité de prévoir, d'attendre. Le Polynésien vit comme la cigale et l'Européen ainsi que le Chinois se comportent plus comme la fourmi de la fable."
Hodée évoque également les travaux du psychologue J. Montangero sur l'analyse de la perception du temps chez l'enfant de 5 à 9 ans, en vue de les appliquer à la compréhension du temps chez les Océaniens. Hodée rejoint, tout en prétendant s'en garder, les antiennes sur les peuples-enfants (thème du chapitre suivant: la puérilité), sans imagination (puisque "Fondamentalement pour les Océaniens, demain n'existe pas."), et sans art. L'inaptitude à percevoir le temps dans l'abstraction, c'est-à-dire à l'occidentale, s'explique par l'aptitude au concret.
"Tout ce qui précède, et les témoignages indiquent clairement que les Océaniens sont essentiellement sensibles "aux contenus des événements"; ce sont des esprits concrets. Les langues océaniennes sont des langues descriptives et imagées. Elles s'expriment en un langage concret et non abstrait."
P. Hodée, op. cit.

Enfin,  se fondant sur la supposée analogie entre la psychogénèse d'un individu et l'évolution d'une culture, Hodée propose une aide sous la forme d'un adulte généreux qui inviterait son jeune frère à marcher dans le même sens. Il convient, selon lui, au peuple adulte de tendre la main, "non comme des maîtres qui s'imposent, mais comme des frères qu'on invite" (sic).

Pour Rigo, Hodée a manqué dès le départ ce dont il est vraiment question ici, savoir la discontinuité du temps, sa valeur qualitative, le rapport du temps à l'espace, à la personne, ou encore sa nature sacrée. Ainsi Hodée illustre-t-il ce point aveugle engendré par une grille de lecture (occidentale) inadaptée. Rigo évoque alors un autre passage de l'ouvrage cité par Hodée:
"[Les Rapas] se préoccupent rarement de dater avec précision les faits passés ou de déterminer leur ordre chronologique [...] un individu est considéré comme enfant, adolescent ou adulte, non en vertu de son âge, mais selon son attitude et son comportement. [...] Ce principe spatial sert également à ordonner le passé. [...] Les groupes proprétaires fonciers sont des groupes de filiation. Les membres qui en font partie se réfèrent à un ancêtre commun. La topographie de Rapa est à la fois un traité de philosophie, un livre d'histoire, une charte sociale et un arbre généalogique. Un homme sans terre n'est rien. Sa vie n'a pas de sens et aucune permanence, car il n'est pas intégré à l'ordre du monde."
F. Allan Hanson, Rapa, Publication de la Société des Océanistes, 1974, n°33,  p. 38, 39, 40

Cette observation illustre, selon Rigo, et contre Hodée, le fait qu'une telle vision du temps n'est ni simple, ni superficielle. Rigo s'étonne alors que Hodée ait pu la manquer; l'absence d'un "sens historique" du temps n'est pas l'absence d'un sens du temps. Par ailleurs, ce point aveugle s'accommode mal des données objectives qui ont déjà été relevées. Ainsi, Rigo ajoute:
"Comment une société dont les ancêtres sont l'objet d'un culte, qui punit de mort les défaillances de la mémoire de ses haere pô pouvait-elle ignorer le passé ? Comment une société où rien ne peut se faire sans consulter les tahu'a, sans se concilier les dieux; où toute opération politique suppose stratégie, alliance matrimoniale; où le rahui se fait en prévision des besoins des célébrations à venir... pourrait-elle ignorer le futur, être imprévoyante ?"
  c. Le temps dans la langue tahitienne

Pour préciser un peu plus la spécificité du sens polynésien du temps, Rigo adopte une approche linguistique. Il cite une étude consacrée aux Maori (mais elle reste, selon Rigo, valable pour les Ma'ohi):
"Les Maori [...] décrivent le passé comme nga ra o mua "les jours devant", et le futur comme kei muri "derrière". Ils s'avancent dans le futur avec les yeux tournés vers le passé. En décidant comment agir dans le présent, ils examinent le panorama de l'histoire déployé devant leurs yeux et sélectionnent le modèle qui est le plus approprié et le plus utile parmi les nombreux modèles qui leur sont offerts. Ceci n'est pas vivre dans le passé, c'est utiliser le passé comme guide, investir le passé dans le présent et le futur."
Alice Metge, The Maoris of New Zealand : Rautahi cité par Marshall Sahlins, Des Iles dans l'histoire, Hautes Études. Gallimard, Le Seuil, 1989, p. 82, note 26.

Cette ambiguïté de l'espace et du temps est illustrée dans la langue tahitienne, entre autres, par le couple muri/mua, qu'on traduit généralement par derrière/devant respectivement, et ce relativement au locuteur (implicite ou explicite). Considérant les exemples suivants:
  • A muri atu : loin dans le futur.
  • I mua a'enei : il y a quelque temps.
on pourrait croire que l'emploi de muri et mua se fait sur le plan métaphorique. Or Rigo soutient que ces expressions ne sont pas des images, mais réellement des expressions (polynésiennes) de la réalité du temps. Rigo cite deux extraits pour expliciter ces subtilités (citations tronquées par moi-même)
"Dans une première conception qui est utilisée plutôt pour décrire des évéenements passés, celui qui parle observe les événements comme des pirogues qui passent devant lui. Les événements les plus anciens sont alors i mua (devant) et les plus récents i muri (derrière). Le passé est te tau i mua (ra) et le futur te tau a muri [...] Dans une deuxième conception, celui qui parle est assis dans une pirogue qui descend le fleuve du temps et il observe les évenements situés sur la berge du fleuve. Le futur est alors devant lui et le passé dans son dos [...]."
Académie Tahitienne, Fare Vana'a, Grammaire de la langue Tahitienne, p. 345
"Le temps et l'espace sont exprimés par mua et muri. Sur le plan spatial, mua c'est ce qui est devant soi et qu'on peut voir, toucher, expérimenter, c'est le réel; muri c'est ce qui est derrière soi et qu'on ne peut voir si ce n'est en faisant l'effort de se retourner, c'est-à-dire par la volonté de faire passer cet objet de muri à mua.
  Sur le plan temporel
mua, c'est ce qui est ou a été, c'est le connu, on peut s'y référer, c'est un acquis qu'on peut transmettre, qu'on peut évaluer, qu'on peut cultiver ou oublier ou même dénigrer.
 
Muri, c'est ce qui est derrière et qui n'est pas encore vécu, c'est le futur; personne ne connaît rien de ce temps qui n'est pas encore. On n'a aucune prise sur ce qui n'est pas, on ne peut le modifier. Par contre, on peut agir sur le présent pour l'améliorer en s'appuyant sur l'acquis du mua."
Turo A. Raapoto, in Tahiti Côté Montagne, Papeete, Haere Po, 1983, p. 163

Il semble que le sens premier de mua/muri corresponde, d'une certaine façon, à connu/inconnu, visible/invisible, disponible/indisponible, etc, et ce relativement au locuteur. Ainsi, l'apparente dissonance du sens polynésien du temps résulte surtout d'une sorte de diffraction du couple mua/muri à travers les catégories occidentales.

Rigo ne considère pas que l'analyse linguistique suffise à cartographier le système culturel, ici, polynésien; ne serait-ce qu'au vu du fait que langue et culture ne changent pas en même temps. Il soutient cependant qu'une telle analyse prend toute sa force dans la perspective du sens [Je dois avouer qu'à ce point du texte, je suis un peu perdue. D'après une note de bas de page, le terme "sens" est entendu selon un ouvrage de Greimas, Du sens, Paris éd. Le Seuil, 1970, p. 100, que je ne connais malheureusement pas.]. D'une certaine façon, selon lui, toute parole est imprégnée des représentations propres à une culture, et il conclut en soutenant (quoiqu'au conditionnel) avec Whorf que toute langue contient une "métaphysique cachée".

Pour ce qui est du résumé de ce chapitre, la chose est dite.

Avant de moi-même terminer, je voudrais ajouter quelques remarques. D'abord, une chose assez triviale. Il est clair que l'exemple de la thèse Hodée est assez remarquable, et s'inscrit naturellement à la suite des exemples cités dans le billet précédent. Mais, le fait que Rigo ait pu lui opposer d'autres auteurs (comme Hanson) montre qu'il y a eu, au moins, des tentatives apparemment réussies de respecter les articulations du problème (ici, la temporalité polynésienne).  Aussi eût-il peut-être été préférable de mieux situer les auteurs cités en précisant, par exemple, en quoi (ou de quoi) le cas de Hodée est représentatif.

Les précisions sur muri/mua sont intéressantes, mais je n'ai pas très bien saisi la position de Rigo par rapport à ce qu'on pouvait tirer d'une telle analyse linguistique. D'un côté, il soutient que les moyens linguistiques d'expression ne sont pas le signe indiscutable de spécificités culturelles (évacuant ainsi, entre autres, toute idée d'un génie intrinsèque à une langue), mais il conclut en disant que la langue, en tant que véhicule de sens, témoigne néanmoins d'une métaphysique cachée. N'étant pas linguiste, mais sachant les difficultés qu'a suscité (et suscite encore) l'hypothèse Sapir-Whorf, j'aurais aimé plus de précisions à cet égard. Il est possible cependant que ces précisions se trouvent dans l'ouvrage évoqué de Greimer. Pour ma part, il me semble qu'il y a peut-être là quelque chose de similaire à ce que Benvéniste avait entrepris à propos des Catégories d'Aristote (Catégories de Pensée et Catégories de Langue, Problèmes de Linguistique Générale).

Pour ce qui est de mes remarques, voilà qui est fait.
S.D.

jeudi 19 février 2015

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (2a)

Je poursuis, dans ce billet, le résumé de l'ouvrage "Lieux-dits d'un malentendu culturel" de Bernard Rigo; entreprise commencée au billet précédent. Plus précisément, je traiterai du chapitre consacré au premier des quatre thèmes qui, selon l'auteur, structurent le discours occidental à propos de l'altérité polynésienne, savoir

Le polynésien vit dans un continuel présent.

Une remarque avant de commencer. Il est, en fait, assez difficile de résumer ce chapitre, car l'auteur établit une liste de citations plutôt conséquente. Un des objectifs de celui-ci est justement de montrer la permanence d'un certain type de discours sur toute la période qui va des premières découvertes par les occidentaux jusqu'à nos jours. Ne pouvant bien sûr pas tout rapporter, j'ai cru bon de "simuler" cette tentative en sélectionnant les citations qui m'ont paru les plus significatives. Il en ressortira une inévitable raideur que ma lectrice, mon lecteur, voudront bien, après me l'avoir imputée, me pardonner.

Étant donné sa longueur, je diviserai ce chapitre en trois billets.

    a. Constat et relevés divers. L'auteur dresse un premier "état des lieux communs" sur la temporalité polynésienne et souligne l'origine (probable) de ceux-ci.

    b. Thèse de Paul Hodée. L'auteur évoque un texte de Paul Hodée qui s'était donné pour but, très exactement, l'analyse de la temporalité polynésienne. Rigo s'attache alors à montrer la persistence des tropismes relevés au premier point. Celui-ci mentionne notamment une sorte de "faux départs", et précise ce qu'aurait pu être une analyse plus profonde si elle avait été mieux amorcée.

    c. Le temps dans la langue tahitienne. L'auteur clôt le chapitre par quelques considérations sur le couple muri/mua dans l'expression de l'espace et du temps en tahitien.

Le plan étant annoncé, commençons !

a. Constat et relevés divers

Comme le titre du chapitre le suggère, il y a une vision qui sourd à travers les textes depuis Cook jusqu'à nos jours. Cette vision suggère que l'insulaire, enfermé sur son île, son seul monde, ne connaît que l'ici et le maintenant. Pris dans une répétition permanente, il ne connaît pas l'histoire, ni le progrès. Or, rapporte B. Rigo, la découverte de la Polynésie a lieu (à peu près) au moment où s'opère, en Europe, la Révolution Industrielle (dans un sens élargi que l'auteur ne précise pas vraiment hélas). Celle-ci impliquerait une conception du temps comme intrinsèquement liée à la notion de progrès, doublée d'un rationalisme économique et scientiste, où le futur n'est envisagé que sous la forme d'un projet. Cette particularité occidentale se révèlera particulièrement vive lors des premières rencontres avec une culture qui ne partage pas cette conception, du moins, pas de manière évidente. Ainsi, lorsque Cook arrive en Polynésie, celui-ci remarque cette différence qu'il s'empresse d'interpréter comme étant une lacune.
"Plus nous poussions nos investigations sur ce point, plus nous étions convaincus de l'incapacité qu'ont la plupart de ces indigènes à se souvenir ou à enregistrer dans leur esprit l'époque où se sont déroulés des événements passés en particulier s'ils sont antérieurs à dix ou douze mois."
J. Cook, 3ème Voyage in Le voyage en Polynésie, 1777, Jean-Jo Scemla, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1994, p. 304.

Cent cinquante années plus tard, le Docteur Rollin persiste dans cette interprétation "lacunaire" en faisant porter la faute de ce (supposé) défaut de mémoire à la précarité du calendrier lunaire polynésien.
"On comprend qu'avec ce système il leur était difficile, voire même impossible de dater un événement ou d'estimer leur âge ..."

Docteur Rollin, Louis, Moeurs et Coutumes des anciens Maoris, 1928, Éditions Stepolde, p. 242

D'autres, toujours dans une perspective "lacunaire", essaieront d'expliquer cette différence par l'abondance et la générosité de l'environnement naturel de la Polynésie.
"À l'abri des craintes provenant de soucis de la vie matérielle, les Tahitiens vivaient dans le présent et uniquement dans le présent. L'avenir était pour eux un mot vide de sens, et la pensée ne représentait pour eux qu'une suite de noms plus ou moins mythologiques fixés dans la mémoire des prêtres."
H. Jacquier, "Le mirage de l'exotisme tahitien dans la littérature", in Bulletin de la société des études océaniennes, no 73, p. 74, juin 1945.

D'autres, emploieront l'argument contraire, celui de la précarité de leur mode d'existence (et B. Rigo ne manque pas de souligner l'incongruité de l'emploi de deux arguments contraires pour soutenir une même thèse).
"Les sociétés traditionnelles sont souvent sans projet parce qu'elles éprouvent une certaine précarité dans leur mode d'existence, qui les empêche d'anticiper. Cette précarité n'est pas propre aux seules sociétés traditionnelles. On les retrouve chez les exclus et les marginaux de nos sociétés traditionnelles."
J.-P. Boutinet, Anthropologie du progrès, Paris, PUF, 1990, p. 13

D'autres encores, s'appuieront sur l'absence de saisons de l'environnement tropical (entendre saisons d'un climat tempéré, car il y a bien des saisons dans les tropiques).
"La perception du temps n'est pas la même pour les gens des îles que pour les occidentaux où le temps est de l'argent. Le Polynésien vit dans un temps sans saison [...], le temps coule comme de l'eau et seuls les événements majeurs donnent une notion du temps."
Alex W. Du Prel, "Comprendre le Polynésien", in Tahiti Pacifique, n°18, octobre 1992.

B. Rigo continue et cite plusieurs extraits insistant sur l'exclusivité du présent: le polynésien est soumis à ses appétits, incapable de concevoir le futur, il meurt sans crainte, etc.
"Quand on envisage la mentalité du Polynésien, il faut en exclure tout ce qui comporte l'idée d'avenir: elle ne peut même pas effleurer l'esprit de ces jouisseurs pour qui seul existe le temps présent."
T'Stersteven, Tahiti et sa couronne, Albin Michel, 1950, Tome I, p. 259
"Les gens paraissent mourir avec la même insouciance qu'ils ont apportée à vivre."
Paul Huguenin, Raiatea la sacrée, S.D.E.O. (Société des Études Océaniennes), 1902, Éd. Haere Po, Papeete, 1987, pp. 173-174
"Un des traits caractéristiques de la personnalité polynésienne est la tendance à vivre dans l'instant, avec une difficulté tant à conserver le passé qu'à se projeter dans l'avenir; ceci explique un certain manque d'ambition de la part des jeunes, du moins de ce que nous, occidentaux, appelons ambition."
Christine Langevin, Tahitienne, de la tradition à l'intégration culturelle, L'harmattan, 1982, p. 81

Et ce type de discours se voit même réintégré, quoique positivement cette fois-ci, chez certains auteurs polynésiens
"Les Polynésiens appréhendent la vie de tous les jours d'une manière spécifique, pas de la même façon que le ferait un occidental ou une autre communauté homogène, lesquels, eux aussi, ont une manière de vivre particulière. Cet art de vivre polynésien est sans doute la résultante de plusieurs facteurs culturels et de données de l'environnement. [...] Car il s'agit d'une philosophie de la vie très dépendante du temps présent, voire immédiat, dépourvu de contraintes matérielles et temporelles, conduisant à un bien-être instantané, qui conduit à ce que les Occidentaux la joie de vivre, alors que ce serait plutôt le plaisir ou la satisfaction, même le bonheur quelquefois. [...] En ce moment, on peut déduire que nous, Polynésiens, jouissons du présent et que l'avenir est le dernier de nos soucis."
Louise Peltzer, Extraits de la conférence donnée à l'Université Française du Pacifique le 25.11.91 in Tahiti Pacifique n°24, avril 93, pp. 40-41

Cet art de vivre est le fantasme de nombreux occidentaux: Gauguin, Gerbaut, etc. Le mode d'être au temps du Polynésien est certes différent de celui de l'occidental, mais le rapport qui en est fait traduit surtout les regrets et espérances occidentales par rapport au mode d'être occidental au temps.
"Vous ne pouvez, dans vos plus folles imaginations, vous représenter le calme de Tahiti. Le temps même ne semble pas vouloir s'écouler: les saisons n'amènent aucun changement; les années se fondent en une seule, et les époques géologiques sont inconnues. Le soleil va et vient, de même les gens naissent et meurent, mais les restes ne changent pas, ou changent si peu que l'on ne s'en aperçoit pas. Parfois, la pluie tombe, mais aucune tempête digne de ce nom n'approche ici. D'une façon générale, on peut dire qu'un éternel soleil luit sur de non moins éternels cocotiers."
Henry Adams, Lettres des Mers du Sud, 1891, in Jean-Jo Scemla, Le Voyage en Polynésie, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1994, p. 633.

En résumé, la conception d'un temps-progrès (caractérisée par sa linéarité, l'antécédence du passé sur le futur, son historicité, ou encore son futur envisagé comme projet) fut si bien ancré dans les esprits des premiers explorateurs qu'ils interprétèrent une différence d'appréhension du temps comme une incapacité intrinsèque au polynésien, un défaut, une lacune. Ce biais fut si bien partagé par leurs successeurs (et ce jusqu'à très récemment) que ces derniers ont plus essayé de justifier cette incapacité (par la nature, l'insularité, le climat, etc.) que de remettre en question leur tropisme. Ce tropisme pourrait avoir pour origine, selon Rigo, une certaine projection fantasmatique occidentale. Comme le dit l'auteur, la magie des cocotiers n'a pas de sens pour l'insulaire.

Pour ce qui est du résumé de cette première partie, voilà qui est fait.

Aurais-je des remarques à formuler? Je dois avouer que la relative densité des références, ainsi que leur éparpillement dans le temps, est assez significative. Peut-être aurais-je préféré cependant avoir un développement plus conséquent sur certains points. Comme par exemple l'origine de la temporalité occidentale telle que l'auteur la présente (à laquelle les auteurs cités semblent s'y conformer), et notamment sa relation avec la révolution industrielle; car, après tout, les premiers contacts entre européens et polynésiens ont lieu entre le XVIème et XVIIIème siècle (voir ici), soit bien avant la révolution industrielle. Mais comme me l'a gentiment fait remarquer LeCheikh, cette conception occidentale du temps remonterait en fait à la renaissance. Peut-être que Rigo évoque la révolution industrielle en liaison avec le statut colonial de cette région qui s'est accentué, justement, en cette période (?). Sur un autre registre, il aurait été préférable d'avoir plus de précision sur la substitution  des observations occidentales par un fantasme exprimant le poids existentiel du temps-progrès-histoire. Car, il y a là, peut-être, l'origine de l'ambigüité qui tantôt valorise, tantôt dévalorise, une appréhension polynésienne du temps, plus incomprise que véritablement absente. En somme, si l'on joue le jeu en participant volontiers à ce temps-progrès (comme Cook apparemment), on verra chez le polynésien une lacune, tandis que si ce jeu nous pèse (Gauguin, Adams, etc.), on y verra plutôt une richesse. Quand bien même ce noeud me parait très plausible, j'aurais aimé être plus convaincue de son bien-fondé. En tout cas, pour ce qui est de mes remarques sur cette première partie, voilà qui est dit.
S.D.

dimanche 19 octobre 2014

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (1)

Bien que je croule sous d'innombrables brouillons d'articles en cours, et malgré plusieurs promesses faites par ici, j'inaugure, cette fois-ci plus calmement, une nouvelle série de billets consacrés à un sujet qui me touche plus personnellement. Aussi, vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, de déposer au sol les petits artifices, et autres pirouettes, dont j'use et abuse en d'autres circonstances. Et je vous prie, d'emblée, d'excuser le ton un peu grave que pourraient prendre mon propos par la suite.

Je voudrais résumer, sur quelques billets, un ouvrage intitulé "Lieux-dits d'un malentendu culturel" de Bernard Rigo à propos de la Polynésie. De ce livre, vous n'avez sans doute jamais entendu parler, et de cet auteur non plus. La Polynésie, en effet, a ceci de paradoxal qu'elle reste prise dans une certaine confidentialité, malgré sa renommée qui n'a d'égale, peut-être, que la superficie de ses eaux.  Dans son ouvrage, il tâche de démêler parmi la foule variée des textes portant sur cette région les fils les plus tenaces, les images récurrentes, ou, plus précisément, le mode de répétition et de déploiement de certains thèmes qui ont nourri, jusqu'à aujourd'hui, l'image de la Polynésie. C'est-à-dire en somme, selon les termes de l'auteur, dresser un état des lieux communs sur la Polynésie.

Se faisant, on comprend dès lors qu'il y a deux tâches simultanées dans un tel projet. D'une part, il y a évidemment une nécessaire synthèse doxographique: faire l'inventaire méthodique de ce qui a été dit sur le sujet. D'autre part, puisqu'il s'agit d'étudier des discours portant sur les Polynésiens, il faudra également situer les locuteurs dans ces jeux de paroles.

B. Rigo a-t-il accompli ce projet ? C'est ce que j'espère pouvoir découvrir en présentant ici les grandes lignes de son argumentation. Je me contenterai, la plupart du temps, d'un simple résumé de son propos; quoique je me permettrai sans doute quelques commentaires si l'occasion se présente.

Pour commencer, je vous présente d'emblée un des textes citées par B. Rigo au début de son ouvrage. Il s'agit d'un extrait de la Relation du voyage fait autour du monde (années 1769, 1770 et 1771) de James Cook.
"Il n'est pas étrange que le chagrin de ces peuples sans art soit passager, et qu'ils expriment sur-le-champ et d'une manière forte les mouvements dont leur âme est agitée. Ils n'ont jamais appris à déguiser ou à cacher ce qu'ils sentent, et comme ils n'ont point de ces pensées habituelles qui sans cesse rappellent le passé et anticipent l'avenir, ils sont affectés par toutes les variations du moment, ils en prennent le caractère, et changent de dispositions toutes les fois que les circonstances changent; ils ne suivent point de projet d'un jour à l'autre, et ne connaissent pas ces sujets continuels d'inquiétude et d'anxiété dont la pensée est la première qui s'empare de l'esprit quand on s'éveille, et la dernière qui le quitte au moment où l'on s'endort. Cependant si, tout considéré, l'on admet qu'ils sont plus heureux que nous, il faut dire que l'enfant est plus heureux que l'homme, et que nous avons perdu du côté de la félicité, en perfectionnant notre nature, en augmentant nos connaissances et en étendant nos vues."
Selon B. Rigo, ce texte illustre quatre affirmations majeures qui parcourront dès lors tout le discours occidental.

  1. Le Polynésien vit dans le temps présent.
  2. Le Polynésien est un grand enfant.
  3. Le Polynésien est versatile.
  4. Le Polynésien est un être superficiel.
Ces quatre points sont bien sûr liés, et chacun fait l'objet d'un chapitre spécifique dans l'ouvrage. Je résumerai le premier d'entre eux dans le prochain billet. On peut cependant dès à présent noter que de chacunes de ces affirmations, certains pourront tirer tant une valorisation qu'une dévalorisation. Ainsi, le Polynésien vivant dans le temps présent,  jouit d'un bonheur immédiat que n'encombrent aucuns soucis portant sur l'avenir. Mais vivant dans le temps présent, il n'a aucune mémoire, et aucune ambition. Cet exemple montre que chacun des points évoqués ci-dessus est moins un jugement achevé que le point de bascule d'une ambigüité toujours branlante.

Enfin, et je terminerai ce billet introductif sur ce point, on remarquera que des discours charpentés de la même façon ont également été prononcés à l'égard d'autres "altérités": la femme, le noir, etc. Aussi peut-on y voir l'indice d'un possible tropisme, une déformation de l'image dont la cause est moins dans l'objet visé que dans l'oeil de celui qui vise.

Scons Dut

PS: Quant à savoir ma relation avec ces questions, ma situation personnelle, je laisse le soin à l'imagination de ma lectrice, de mon lecteur, de former les suppositions qui lui allègeront le coeur autant que possible. Un indice cependant. Chez une personne qui très tôt eût à répondre au souci de la mémoire, il bouillonne comme des bulles de pudeur à la surface desquelles miroitent les éclats d'une brume qui peut-être fut une, qui peut-être ne fut jamais.

jeudi 16 octobre 2014

Exercice de Gématrie

Aujourd'hui, j'écris pour reprendre un peu la main sur ce blog que j'ai, contre mon gré, délaissé un moment pour des raisons que je préfère taire ici (toujours mon souci pour votre sécurité, et celle de vos proches). Et donc, pour aborder cette rentrée le coeur léger, je me propose de réaliser un exercice fort sympathique de Gématrie. Pour ceux qui ne connaitraient pas cette discipline, je conseille la visite très instructive de cette antiquité. Mais citons plutôt !
La Gématrie est une science cabalistique qui consiste à utiliser la valeur numérale de chaque lettre d'un mot ou d'une phrase, afin d'établir avec clairvoyance et après de sages réflexions, le propre de l'homme lié avec le Divin.
En l'occurrence, je souhaite appliquer cet esprit à la Musique; région de l'activité humaine dont tout le monde sait les relations adultérines avec les plus hautes puissances de l'Univers. Plus précisément, je vous propose, ni plus ni moins, qu'une explication arithmético-numéro-minéralogique des qualités de consonnances et de dissonances des intervalles musicaux.

Encore une fois, ne pouvant supporter en mon nom propre, les choses qui vont être dites, je revêts momentanément la voix d'un nouvel invité sur ce plateau: Mr. Groebnesch. Personnage qu'on ne confondra pas avec un de ses aïeux qui, lui, fut beaucoup plus honnête.

Alors, Mr. Groebnesch, que vouliez-vous dire ? Je suis toute ouïe.

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Vous parlez, vous parlez, très chère ! Moi, j'irai droit au but. La musique (entendre musique classique occidentale) fonde une large partie de sa théorie sur la notion de consonnance et de dissonance. L'unisson est la consonnance parfaite. L'octave, un intervalle qualitativement si proche de l'unisson qu'on a cru bon noter ses extrémités par le même nom. Puis il y a la quinte et la quarte. Et enfin, la tierce et la sixte, la seconde et la septième; ces derniers pouvant se présenter sous la forme majeure ou mineure. À celui dont l'oreille barbotte dans nos contrées, cette série d'intervalles semble former une descente graduée, du clair séjour de la consonnance pure, au tartare de la dissonance (une petite pensée pour notre collègue musicien, Orphée).

Mais d'où vient cette gradation ? Je vais vous le dire ! Et même, vous le prouvez ! Il suffira d'admettre deux points que la Science a clairement démontré:
  • (1) Lorsqu'un son, de fréquence fondamentale $f_0$ est maintenue, il est suivi d'une escorte ordonnée d'harmoniques, c'est-à-dire, de sons dont les fréquences sont des multiples entiers de la fréquence fondamentale: $f_0, 2 f_0, 3  f_0, \dots$
  • (2) Notre perception auditive est différentielle. L'oreille ne perçoit pas absolument une fréquence $f_0$, mais toujours un certain rapport entre une fréquence $f_1$ et une fréquence $f_2$.
Fixons une fréquence fondamentale $f_0$, et nommons les harmoniques correspondantes par leurs coefficients multiplicatifs $1, 2, 3, \dots$ Le point (2) conduit à formuler la thèse suivant laquelle la qualité d'un intervalle, c'est-à-dire d'un rapport entre fréquences, est proportionnelle à la densité de rapports similaires dans la série des harmoniques.

Regardons le rapport d'unisson, $k = 1$, et comptons le nombre de relations d'unisson qui existent entre les fréquences $1, 2, \dots, n$. Chaque fréquence $j$ est en relation d'unisson avec elle même, et on dénombre donc $n$ relations d'unisson dans la série $1,2,\dots,n$. Pour le rapport d'octave, $k = 2$, chaque fréquence $j$ est relation avec la fréquence $2j$. Le nombre de telles relations dans la série $1,2,\dots,n$ est donc $n/2$. En itérant l'argument, on trouve que le nombre de relations similaire au rapport $k$ dans la série $1,\dots,n$ est $n/k$.

Autrement dit, les densités de rapports d'unisson, d'octave, de quinte, etc. sont respectivement $1, 1/2, 1/3,$ etc. Ainsi donc la prépondérance de la densité d'un intervalle dans la série harmonique justifie sa consonnance relative.
Z. Groebnesch

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Mon dieu, et dire que la chose fut si simple :O Soit ! Nous devrons, chère lectrice, cher lecteur, garder précieusement ces sages calculs au creux de notre coeur. 

Cependant, et surtout, lectrice, lecteur: ne vous fiez pas à l'apparence d'ironie dans mon propos. Simplement, ma prose boiteuse m'empêche de peindre avec justesse mon authentique intention, savoir une demi-ironie. Chose difficile.

Ce furent en tout cas de belles retrouvailles ! Salutations !
Scons Dut

jeudi 18 septembre 2014

La connasse et les tournesols

Je suis de nature plutôt douce.
Je préfère faire le bien que faire le mal.
Et si je réalise que j'ai fait le mal quand je voulais faire le bien, mon coeur pleure.
Quand je suis confuse, pétrie d'erreurs, mes poumons dé-enflent.
Et alors mes deux mains sont comme des tournesols sous un ciel nocturne gavé de soleils.

Puis j'aperçois la comète Connasse, et sa chevelure de glace qui file entre ces vieux points hagards.
Euh..

Elle me dit: “ Je ne suis pas d'une nature douce Je préfère faire que faire le bien jamais Je ne suis confuse ma trajectoire est fixée J'ai les naseaux brûlants Je ne m'éteindrai pas comme ces cailloux fluo de la nuit le moment venu, Je serai le Jour !

Puis elle est partie..
J'ai alors soupiré le plus tendre des smileys : )

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Ce n'est qu'un jeu. Rien de lourd. J'interdis toute utilisation de tout ou partie de ce texte sur fond de lunes, de loups, d'ados tristes. Un chat, seulement.
S. D.

vendredi 22 août 2014

La plaie autour du couteau

Toute personne qui, à un moment ou à un autre de sa vie, désire connaître ce que furent les grandes oeuvres la Grèce ancienne se heurte très rapidement à un grand désespoir. Car cette personne sait l'étendue de ce qui fut, et constate, non sans amertume, la ténuité de ce qui reste. Mentionnons, très rapidement, quelques chiffres. Eschyle fut l'auteur, dit-on, de quatre-vingt dix tragédies et vingt drames satyriques. Aujourd'hui, il ne reste qu'une petite dizaine de ses oeuvres. De même, Sophocle écrivit plus de cent-vingt pièces, desquelles nous ne lisons qu'une dizaine. D'Aristote, il nous reste une trentaine d'oeuvres, soit presque la moitié de ce qu'il écrivit. Et que dire de Sappho, grande poétesse considérée comme l'égale d'Homère, dont il ne reste que des fragments, ou d'Héraclite, Parménide, etc. et que sais-je encore ?

Certes, il est une étape essentielle dans la formation d'un helléniste, qui consiste à accepter ces faits, et à tirer son contentement des miettes (quelles miettes!) qui nous sont parvenues. Je voudrais cependant m'adresser à ceux, grands et petits, qui gardent au fond de leur coeur une ombre d'espoir quant à la possible découverte de manuscrits perdus. Je sais, en effet, de source sûre, que ces manuscrits ont été préservés, et d'une manière tout à fait exceptionnelle, au fond d'un puit creusé dans la pierre, à l'abri de la lumière. Puit malheureusement réduit en la plus fine poussière dans la nuit du 23 août au hasard d'une querelle entre voisins qui finit par une joyeuse fête de plasticage.

S. D.