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jeudi 18 septembre 2014

La connasse et les tournesols

Je suis de nature plutôt douce.
Je préfère faire le bien que faire le mal.
Et si je réalise que j'ai fait le mal quand je voulais faire le bien, mon coeur pleure.
Quand je suis confuse, pétrie d'erreurs, mes poumons dé-enflent.
Et alors mes deux mains sont comme des tournesols sous un ciel nocturne gavé de soleils.

Puis j'aperçois la comète Connasse, et sa chevelure de glace qui file entre ces vieux points hagards.
Euh..

Elle me dit: “ Je ne suis pas d'une nature douce Je préfère faire que faire le bien jamais Je ne suis confuse ma trajectoire est fixée J'ai les naseaux brûlants Je ne m'éteindrai pas comme ces cailloux fluo de la nuit le moment venu, Je serai le Jour !

Puis elle est partie..
J'ai alors soupiré le plus tendre des smileys : )

***

Ce n'est qu'un jeu. Rien de lourd. J'interdis toute utilisation de tout ou partie de ce texte sur fond de lunes, de loups, d'ados tristes. Un chat, seulement.
S. D.

dimanche 13 avril 2014

La plainte du Répéteur

Il a exploré des terrains connus. Il a découvert des affaires publiées, et dessiné des lignes déjà tracées.

Il a volé des gâteaux gratuits, et il a mangé des purées mâchées.

Il a parlé des mots très vieux,  crié des échos d'appels.

Il a vu la lumière d'avant-hier. Il a bu un lait caillé. Et il a traversé des océans tout secs.

Il a dompté des chevaux tout sages. Il a sué des efforts qu'il n'avait pas commis, planté des arbres qui n'étaient plus verts.

Il a construit une vieille maison.

Il a chanté des notes tombées des bouches. Et, il a avalé un thé froid.

Il a attrapé la maladie d'une guérison, il a tué des morts.

Etc.

Pauvre pierre, périmée avant l'heure; 

Frêle esquif, engrossé des cadavres d'algues que déversent les têtes ouvertes. 

Et sur la mer inféconde, il persiste. 


Il ne poussera pas de feuilles vertes sous le ciel nocturne. 

Il ne cueillera pas les étoiles nouvelles.  

Il ne goûtera pas le sel étranger. 

Il ne caressera pas les vents frais. 

Il ne couchera pas à l'ombre d'un soleil levant.  

Et il ne tâtera pas le pouls d'un petit-être. 

Perpétuant un mouvement qui n'est pas le sien, étranger à lui-même, il s'en ira, comme un rebond dans l'eau.

Que personne ne chante son nom ! Puisqu'il ne se l'est pas donné !

vendredi 11 avril 2014

Tyrogonie

Edmon
Qui tombe tombe deux fois ...

Le voici donc, Edmon, l'être qui a pour visage un miroir d'une année de côté. L'être qu'on voit mais qu'on ne peut regarder, abyme de tous les êtres. Qui est-il ? Femme, Homme, Amibe ?  En quel temps, s'il n'est le temps, est-il né, l'être au nez brisé ?  Toutes les questions des amoureux, ses prétendants, de Joboah, le deuxième, c'est ici qu'ον nous répond. Lui l'an Zéro, est né au pays Noétique, en l'année ronde, son nom l'indique.  Le mirroir d'abord, car c'est le Verbe, la surface qui vient avant l'intérieur, avant l'extérieur, la surface qui réfléchit. Le Je du prince, premier des êtres, le Je des autres, et c'est le même. Il est né n'ayant qu'une seule face, et la lumière revenante révéla la seconde.

Edmon n'est pas lisse, il a chuté, on l'a poussé, il est seul ! et alors ?! Il s'est brisé, comme un oeuf. L'effroyable souffrance du premier être qu'éprouve la première douleur. Le crime pèse et ouvre l'histoire de cet être, devenu Anthrope, brisé par la honte de s'être vu se voyant se voir se voyant vu par lui se voyant voir lui-même. Il avait grandi sa main pour toucher l'image, et se toucha, lui, l'image de l'image, et se poussa hors de son côté, et tomba de l'autre côté. Et se brisa.  C'est décidé, il se vengera.

Joboah, son amant, rapporte ici l'histoire de l'Edmon, l'univers de l'Anthrope au nez brisé par lui l'être pousseur qui tua et se vengera. Car il n'est plus seul, puisqu'il est brisé. Les parcelles d'Edmon sont autant d'Edmon, mais voici venir la plus féroce, celle qui se nomma avant toutes les autres.

Versuni

Ô comme elle est belle
La douce Versuni.
Ô combien je veux
Sa pure transparence.
Qui ôte ses ailes
À cet ange infini ?
Qui souffre le feu
Et qui hurle Vengeance !

La voici donc,  Versuni, l'être d'un débris ôté au visage d'Edmon. Elle est la gauche de celui qui est droit, l'être qu'on regarde mais qu'on ne voit pas, sombre ciel sur tous les êtres.  Elle porte en son sein l'azur désinvolture. C'est qu'étant transparence, elle est toute entière nue, elle, l'être sans couleur.  Ce qu'elle enlève au surface, elle le rend en volume.  De la peau miroir du prince Edmon, elle fit l'épaisseur de l'espace et du temps.  Elle fait pour la lumière une formidable prison, pièce close sans mur où les voyages sont libres. Edmon qui était le point n'est plus qu'un centre parmi les centres du sein de Versuni, maintenant l'enveloppe du premier des êtres, de l'être au nez brisé. Le singulier est mort en pluriel.  Et c'est elle qui en est la cause !  

Mais c'est qu'elle l'aime, le bel Edmon, depuis le début, elle l'aime. Et lui, le fou, le traître ne l'a pas vu. Il avait grandi sa main pour l'approcher. C'est elle qu'il voulait toucher. Lorsque son doigt, index d'airain, vint la toucher, l'étincelle les firent tomber. L'effroyable poids du premier être qu'éprouve la première pudeur. Elle, qui était lui, qui s'entendait entendant s'entendre s'entendant entendu par elle s'entendant entendre elle-même.  Pour couvrir son coeur, elle fait une nuit. Son coeur, c'est l'Anthrope, ce traître, ce fou. Et elle l'enveloppe, l'étreint et s'étend, pour qu'aucune autre parcelle, du corps d'Edmon, n'échappe à son filet d'espace et de temps. C'est décidé, elle ne lâchera pas.

Joboah, son tendre ami, rapporte l'histoire de la belle Versuni, la plus douce des parcelles tombée par lui, l'être au nez brisé. Lui, qui maintenant est prisonnier de l'infini, et elle, transparente, gardienne de la nuit; ils s'aiment ! enfin ! d'un amour soleil, pomme d'ombre et de lumière, qui, chaque jour, chante le matin et le soir meurt, assassiné. Mais qui tuent l'astre revenant ?! Des deux plus grand morceaux de la coquille brisée, sont sortis, elles sont étincelantes, quatre armées des terres et des eaux, des feux et des vents.

Moi, l'armée des airs
Qui siffle dans les cages
Je suis le fil de rage
Où pendent les mères !
Moi, l'armée des flammes
Qui brûle dans vos coeurs
J'arrache le bonheur
Et mange vos âmes !
Moi, l'armée liquide
Qui coule vos vaisseaux
Je vous noie vermisseaux
dans des boues putrides !
Moi, l'armée d'acier
Qui creuse les cavernes
Je jette dans vos cernes
Vos corps émaciés !

Ô trembler, il faut trembler ! Voici venir le fils tueur de père et tueur de mère, mangeur de frère, le rejeton des éléments. Les quatre armées, elles sont étincelantes, l'ont engendré. Il porte en lui la brisure originelle. Des deux plus grands morceaux de la coquille brisée, il s'est fait un corps et une âme qui jamais, diaboliques, ne se regardent. Pour former son corps, ils mélangèrent l'acier des cavernes aux fanges des vers. Pour gonfler son âme, ils soufflèrent ensemble les flammes de la haine et les vents de la fureur.  Il est la lutte constante des quatre armées du globe. Il est monstre de discorde, bête de l'immonde. Chaque région de son être renferme, il est putride, le fiel des vessies et l'immondice intestin. Tout y est panse, feuillet et caillette.  Tout est mâché, ruiné et rejeté. Ses bouches, gouffres affreux, engloutissent ruisseaux et mers, et vomissent fleuves et océans. Son être coagule, comme le sang à l'air frais. Mille vers le rongent, petits léviathans, et rejettent, repas de demain, leur repas de la veille.  Sa masse n'est pas dense, il ne connaît pas le plein. Cavernes et cratères sont les yeux de cet être, et dans ces immenses gouffres, et dans d'immenses vasques, on voit ronfler, terribles sont ces soeurs, poisons et venins.

Tout en lui poursuit la guerre des quatres armées qui furent ses mères. Par l'armée des terres et l'armée des eaux, elles sont mercure et alcool, lui, l'être perfide, est pâte dur et pâte molle. Par l'armée des flammes et l'armée des vents, elles sont furieuses, résident les béances et les pestilences.  Il mêle au lait de sa chair, le sang des chenilles, et, prince de présure, les mâchent en bouillie. Son souffle tiède, son souffle fétide, pend en long filet sa salive humide.  Il est l'horrible et l'insondable, l'ombre infinie du pays des contraires. Ce qui est oui y devient non, au dur succède le mou, on y confond le blanc et l'écarlate, et le coeur avec la rate.

Cet être, c'est le Galactre, l'infâme fromage des temps anciens et des temps futurs.  Ses fils seront pendus, et ses fils chanteront. En longues viscères tordues, on les verra sourire sur les étals des marchands. Il est l'ulcère de tous les ulcères. Il est tueur de père et tueur de mère. Il broie dans sa caséité les amours soleils et les divinités.  Il tue chaque jour la pomme de lumière, et y insère toujours plus gros, le ver de l'ombre. Ô comme je vois maintenant briller, en lettres de fourmes, le nom du galactre, le nom de ce fourbe, le monstre de lait et la bête de sang. Il hurle maintenant, il faut l'entendre, c'est le Tyron !

Scons Dut

NDLR: Le Galactre est un monstre   de la mythologie du pays des Gnolins. Il est généralement représenté sous forme de gruyère, bien que le gruyère ne soit pas à l'origine   un fromage de cette région. La légende veut qu'à chaque fois qu'un   de ses trous est comblé, deux autres s'ouvrent.


jeudi 10 avril 2014

L'Inacheval

Et c'est ainsi que S. termina son oeuvre Inacheval. Il était temps pour elle de vendre cette sueur. Mais par où commencer ? Elle appela son amie, Irisa, pour lui demander conseil. À ces suppliques empressées, Irisa décrocha le sourcil, et lui répondit ces mots ailés:

- Et comment ? Déjà ! Ta plume galopante vient à peine de souffler son point final, que tu demandes déjà leurs avis !

Il fallait la comprendre, lui intima S. Et elle lui expliqua les raisons de cette hâte. Elle n'avait plus un sou. Sa poche avait bien su la contenter tant qu'elle était pleine. Mais rien ne se perd et rien ne se crée, la matière première de toute création est la nourriture, et elle-même est produite par l'argent. Celle-ci, parmi toutes ses raisons, était la plus profonde.

- Mais enfin, rétorqua Irisa pour la rassurer, je peux t'aider pour ça. Tu sais bien que l'or vibre dans mes cheveux, et que c'est moi qui dicte aux hérissements de la mer sous le soleil sa variété moirée.

Oui, elle savait, soupira S. Mais elle insista, elle la supplia de la conduire à la Chambre. C'est là en effet que sont jugées ces affaires. Mais la chose n'est pas aisée, car la Chambre se divise en trois sections: la Porte, la Table et le Lit. Chacune d'elles est opérée par un magistrat. Le Portier ouvre la Porte et le Tablier entretient la Table.

- Très bien, céda Irisa, je t'y emmènerai. Rejoins-moi au Coucher du Jour. Je t'emporterai au doux sifflement du Zéphyr à travers les pins noirs. Nous atteindrons la Chambre avant que les Pléïades plongent leurs blanches nuques dans les roses marines.

Mille merci ! éclata S. Elle enfila ses charentaises prises au printemps, agrippa son flottement d'été et débarqua bien trop en avance au bonheur du rendez-vous. Elle eut le temps de ressasser en son coeur les motifs de son action, ainsi que les sentiers battus par son Inacheval, et les mille peines qui avaient assailli son enthousiasme. Elle comptait bien tout leur raconter. Comment, à l'appel d'un geste perdu, elle entama le voyage dont elle ne reviendra jamais. Comment elle perdit l'éclat de ses yeux, la vigueur de ses membres, et tous les autres, compagnons si tendrement aimés! Comment, enfin, au péril de ses plumes, elle but un jour l'eau d'une source noire dont elle oublia le nom. Ah oui ! Décidémment, il fallait vraiment qu'elle leur racontât !

Les Pléïades défirent l'attache de leurs soies, et plongèrent au creux des vagues parfumées. Alors, le Zéphyr frappa de son sabot le marbre éclatant de la Chambre. La Bourrasque s'éleva, et comme la fumée sort du naseau brûlant des chaînes à vapeurs, de même, Irisa s'éfila hors du char, pour y déposer S.

- Salut, Portier ! tonitrua Irisa, un peu hésitante (ce n'était pas son habitude). Veux-tu bien accueillir une amie qui m'est chère ? Elle a beaucoup fait, et veut vous raconter son Inacheval.

Le Portier grinça sa dent de plomb sous la cheville. La tête baissée, dos contre la Porte, il faisait peser ses larges mains sur le levier devant lui. Il grommelait. Ce n'était pas l'heure. Et puis, il était tard. On ne pouvait pas déranger la Chambre comme ça. Il était fatigué. Ses épaules sont lasses. Les années, tous les jours, lui roulent sur le dos.

- Suffit, Portier ! décapa Irisa, plus sûre. Ne viens pas froncer devant nous les plis de ton marbre ! La tonne que tu emploies doit céder. Elle ne peut être aussi grave que ce que j'apporte ici: un ventre affamé !

Oui, gargouilla S. Elle ne s'était nourri jusqu'ici que des vapeurs d'encres de seiches, et d'insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. C'est tout juste ce qu'il fallait en compte de protéines pour soutenir la marche de l'oeuvre. Mais lorsque les ailes gauches des pilotes eurent touché le socle du navire, et que les seiches eurent fui l'épuisette vers leur repaire, c'est-à-dire, lorsque le point final fut accosté, elle sentit monter en elle le contraire de la satiété. Dans un corps qui avait enduré tant de choses déjà. Le Portier comprenait (n'est-ce pas ?) qu'elle n'avait plus le choix. Elle lui raconta les pointes fulgurantes des volcans, et le sifflement des laves sur les peaux. Elle lui expliqua la propagation des ondes amères, et les réverbérations tristes. Et, elle lui dit l'enclume des pierres à mica et leur compression tectonique.

Ceci acheva de convaincre le Portier (deux larmes coulaient sous son oeil). Il actionna le levier. Le cylindre, sur son granit, chut, et le battant s'écarta du chemin. Irisa invita S à s'installer près de la Table.

- Salut, Tablier ! chanta Irisa.
- Salut, Irisa ! sourit le Tablier. Je voyais bien dans mes équerres que tu reviendrais me voir ! J'ai tracé pour toi des bouquets de cercles au compas.
- Oh ! Gentil passereau ! Ne calcule pas mes révolutions; tu sais bien que tes rayons tracent les lignes quand les miens étalent les couleurs.
- Mais tu ne refuseras pas ces gravures ! Vois comme la pointe d'argent, par mille égratignures, a su piquer dans la plaque de cuivre les lignes de tes fines chevilles.
- Oh, charmant Tablier, rit Irisa. Cessons ces badineries. Veux-tu plutôt m'accorder une faveur ?
- Bien sûr ! En toute chose qu'un angle bissèque, ou qu'une gradation mesure, je peux répondre. Tu connais mes balances infaillibles !
- Alors tu ne feras pas mentir la rectitude ton esprit, lorsque je te présenterai les voeux de ma tendre amie.

Salut, Tablier; répéta S. Le Tablier, qui jusqu'alors portait bonne mine, s'étonna. Combien mesurait S ? Sa hauteur, sa taille. Quel profondeur avait S ? Quel était le total des degrés qu'elle avait tournés ? Et le poids de sa peau, le poids de ses os. Et puis, le volume de ses poumons. La quantité de minutes que les souvenirs de S versaient sans cesse. Et l'épaisseur de son ombre.

Elle répondit à toutes ses questions. Et après que les dimensions de son être furent énumérées, elle rapporta son Inacheval. Et elle répéta ce qu'elle dit au Portier. Elle le répéta plusieurs fois; pour l'enregistrement. Et la pointe d'argent creusa dans les plaques de cuivre les lits des fleuves de feu volcanique, les séquences mélodiques de l'éclatement des roches, et le chiffre barométrique de la force tellurique. Elle raconta aussi ce qu'elle n'avait pas dit au Portier. Elle dit les visages sur les plages. Le nombre de faces levés vers l'azur du ciel quand la mer drossait le long des dunes jaunes, d'autres dunes venues d'ailleurs. Elle décrit l'odeur des crèmes sur les peaux brûlées, et la poussière dans les rues du vieux port. Et l'huile des moteurs, et l'huile des explosions, et aussi le camphre dans les voiles de safran.

Toutes ces choses pesaient sur les plaques de cuivre. Et la circonférence du coeur du Tablier enfla. Il frotta ses gravures à l'eau vive, et les déposa dans leurs fourreau chamelé. Bien ! dit sa bouche, tandis qu'il restait silencieux. D'après les trajectoires des orbes, et bon gré le solde des colonnes de la Table, il approuva S. Il ajouta cependant:

- Chère Irisa, quels sont ces mots perceurs des coques des amandes ? ce que tu me portes là est plus que je ne peux supporter. J'ai bien compté le creux de ce ventre affamé, et je ne vois aucune raison de ne pas la conduire au Lit. Tu sais bien pourant, Irisa, que tu ne pourras pas l'accompagner. Aucune lumière ne peut pénétrer l'enclos des brumes. S peut partir. Assurée. Son rapport a été enregistré.
- Oh je sais bien, tendre ami. Je te remercie, et te promets, en échange de ce service, de jeter dans le ciel des boucles de mes cheveux; les meilleures, celles qui forment un huit. Car il faut déjà que je reparte.

S s'étonna.

- Ne t'inquiète pas, répondit aussitôt Irisa, tu n'as plus besoin de moi.

Et elle s'échappa comme le vent sous une aile.

Le Tablier se rassit sur sa chaise de bois. Et par un angle calculé, en une même posture, il salua la lumière, et indiqua le Lit.

S passa derrière le voile. Elle se tenait près du Lit. Elle ne reconnut pas tout de suite celui qui l'occupait. Il était allongé, inflexible. Ajusté, comme Procuste. Lourd aussi. Lorsqu'il l'aperçut, et pour lui libérer un espace à sa mesure, il se déplaça. Comme peut se déplacer une caravane de planètes alignées. Elle s'allongea dans l'interstice, et tout en fixant les nues au-dessus du Lit, elle souffla.

- Salut, Temps ... Je n'ai pas encore parlé jusqu'ici ... sauf pour rapporter mon Inacheval. Irisa m'a mené jusqu'à toi. J'ai sous le bras les plaques de cuivres où sont gravées mes empreintes. Je suis un peu fatiguée, tu comprends. J'ai traversé tant d'épreuves. À la suite d'un geste manqué, j'ai perdu l'éclat de mes yeux, la vigueur de mes membres, et tous les autres, mes compagnons si tendrement aimés. J'ai bu l'eau noire d'une source. Et j'ai oublié son nom. J'ai goûté les vapeurs d'encres de seiches. J'ai cueilli les insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. J'ai vu les fulgurances des volcans, et j'ai entendu la plainte des laves sur les peaux. J'ai visité le foyer des ondes amères, et j'ai vibré sous leurs réverbérations tristes. J'ai soutenu l'enclume des pierres sous les plaques. J'ai aimé des visages sur les plages. J'ai rempli mes poumons de leurs regards vers le ciel. J'ai reçu les dunes que la mer apportait. J'ai appliqué les crèmes sur les peaux brûlées. J'ai marché les rues du vieux port. J'ai frotté les barbes de poussière. J'ai oint les moteurs et les explosions des huiles d'un vieux palmier. Et j'ai soufflé le camphre de Barus dans les voiles de safran.

Dis moi, ô Temps, n'ai-je pas assez vécu ?! La cause de ma venue, c'est ce ventre affamé. Tu sais bien qu'il faut de l'argent pour produire la nourriture. Mais ce ventre a déjà tout goûté, et réclame un métal plus précieux ! Plus précieux que l'argent, plus précieux que l'or, que toutes les cathédrales que la terre roule en son sein. Tu es le seul, m'a-t-on dit, à pouvoir m'aider.
Voudras-tu rassembler ce qu'il convient pour me donner ta réponse ?

En attendant, laisse-moi, je te prie, profiter quelque peu de ce lit. Il y a bien longtemps déjà que mes yeux ne se sont pas fermés. Je veux scruter l'ombre de mes paupières. Pour déloger la poussière jaune à la source de mes larmes ...

Étrange sensation.

Je ne vois plus la teinte orangée, ni les pétioles de veines bleues. Le grain d'or a disparu. La source noire s'est tarie.

Je n'ai plus faim.
Scons Dut

mardi 5 novembre 2013

Essai de fable

Le Sable

Deux enfants, habitants du désert, sont assis à l'ombre d'un palmier en fleur. Un fier soleil inonde la vaste plaine d'une lumière blanche comme le lait. Le premier enfant, Apalh, lève les yeux vers le ciel bleu et prend la parole.

- Dis-moi, Veth, connais-tu ce peuple dont on raconte qu'il vivrait près d'un désert étrange ?
- Leur nom, je ne m'en rappelle plus et leur histoire, je ne la connais pas.
- Le sable surtout est d'une nature très différente. A distance, celui-ci semble être un miroir du ciel. Mais essaie seulement d'en ramasser une poignée et tu verras ses couleurs disparaître. Il devient comme un crystal pur posé au creux de la main.
- Vraiment ?
- Oh, ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus surprenant. On raconte que personne ne peut poser le pied sur ce sable sans se faire dévorer. Lentement, une bête inconnue, comme tapie sous la surface, tire à elle pierres, animaux et hommes. On les voit se débattre, et disparaître. Leurs voix retentissent, et l'instant d'après, elles aussi sont avalées.
- Oh !
- Attend ! Seul, un animal survit aux assauts de ce monstre. Il peut courir ce désert, plus rapidement encore que nos chars à sept chevaux. Douze hommes, au moins, peuvent le monter ensemble. Docile, il obéit à leurs ordres aussi promptement que le pied d'un marcheur. Lorsque ses maîtres ont fini leur affaire, ils le ramènent près de chez eux, hors de ce désert. L'animal dort, et les hommes prennent grand soin de lui.
- Mais quel besoin ont ces hommes de courir un si grand danger ?
- Veth ! Le ventre, mon amie, le ventre ! Ce désert si hostile donne aussi à ces hommes leurs pains. Mais de même que nous labourons nos terres, de même ces hommes travaillent leur désert. Ils y jettent de longs filins auquels pendent quelques offrandes. Le monstre les attrape, les tire à lui, et selon son humeur récompense les travailleurs de petits pains vivants. Il faut la voir frémir cette nourriture vivante !

Un long silence suit. Puis Veth, intriguée, s'interroge:

- Apalh, rien ne va dans cette histoire.
- Et pourquoi donc ?
- D'où la tiens-tu ?
- Tu connais mon oncle, et tu sais quel voyageur il fut !
- Celui-là même qui nous fit monter au sommet des palmiers. Crédules. Il nous convainquit que ceux-ci abritaient un miel sans abeilles.
- Ah, bien sûr ! Quelle aventure ! Des scorpions au lieu du miel.
- Nous le remercions encore. Mais alors, n'est-ce pas là encore un de ses tours ?
- Oh non ! Car ce n'est pas qu'à moi qu'il racontait cette histoire, mais à l'assemblée tout entière. Qui plus est, d'autres le soutenaient, et pas les plus extravagants.
- Et comment faire alors ? nous qui ne pouvons partir vérifier ses dires.
- Tu compliques tout.
- Mais Apalh, nous aussi, nous avons un désert. Nous aussi nous soignons nos bêtes pour le traverser. Et nous aussi, en quelque sorte, nous fouillons le sol pour y trouver notre pain; le coup de soc est l'offrande.
- Et bien ?
- Et bien, comment se fait-il que de chacun de ses éléments, la nature ait fourni deux types. Le premier que nous cotoyons. Le second que ton oncle nous rapporte. Il faudrait admettre, par exemple, plusieurs sables aux propriétés forts distinctes. Est-ce encore du sable que ces choses si différentes ?

Un silence, plus long encore que le précédent, s'installe. Apalh, troublé, termine:

- Mais que veux-tu, Veth ? Nous n'avons que du sable ici.
Scons Dut

dimanche 19 mai 2013

Réponse à : La salle d'embarquement.

Je ne pensais pas que mon premier article eusse pu susciter la réaction que je m'apprête à vous rapporter, et pourtant ... Quelques jours après sa publication, je reçois un courriel très étrange d'un certain Tyron (une référence ??). Vraiment étrange ... Je ne saurais pas le qualifier autrement, et je dois avouer que les mots me manquent. En observant la chose de loin, comme cette habitude que chacun a de faire un pas en arrière pour mieux apprécier une chose un peu compliqué, il me semble bien qu'il s'agisse d'un mail d'insulte. Un reproche diront certains ? Peut-être. Il y a là quelque chose de très inhabituelle, du moins pour moi, dans la mesure où cette insulte est relativement diffuse, où le simple fait de s'approcher en dissipe toutes les implications. Il semble que, placé au plus près du texte, nous ayons une espèce de ... récit ?? Bref, il vaut mieux que je lui cède ici la parole. Ah oui, certains diront "d'où tirez-vous la permission de publier un texte sans l'autorisation de l'auteur ?!!". Jugez plutôt.
Scons Dut

@ Scons Dut (Mr. ou Mme ? Animal plutôt !)
à propos de "La salle d'embarquement"

Ca ne va pas du tout, et il faut que je vous le dise. Je viens de lire votre article sur les salles d'embarquement. C'est vrai, c'est à la mode maintenant, on peut ouvrir son blog, venir y professer ses  leçons de "bonnes pratiques" comme vous dites, etc ... bon et ensuite ! L'animal découvre le français correct, pense avoir du style en imbriquant deux subordonnées, propositions à partir desquelles, enclavant ses quignons d'idées, il se propose de gloser sans fin, multipliant les participes présents, ouvrant toujours de nouvelles virgules dans un espace sans fin d'autoréfléxions qui, mimant l'effort de pensée, n'en est pas moins que la plus pâle des ombres. Comme ce procédé est facile ! 

Faut-il croire que l'anonymat s'accompagne toujours de cette nonchalance hautaine ? Mais pour qui vous prenez-vous ? Pourquoi, dites le nous, pourquoi écrivez-vous un tel article ? Voilà la question que je pose. Et voilà ce que je veux que vous fassiez. Tout d'abord, vous l'avez remarqué, je n'écris pas en commentaire de votre article. Et puis quoi ! pour qu'il soit enfoncé sous la masse des autres commentaires ? l'affaire est trop importante. Je veux que vous publiiez ce que j'ai à vous dire. Peu importe la méthode, vous pouvez reprendre ce mail intégralement, corriger les fautes si vous voulez. M'enfin, je ne peux évidemment pas vous forcer la main; en tout cas ma volonté est claire.

Sachez que je ne vous en veux pas vraiment. Simplement, en vous lisant, je devine votre jeunesse. Et il est plaisant à cet âge de s'essayer à plusieurs styles de pensée. Non ? Allez, voici le premier, c'est le printemps, ça bourgeonne, ça papillonne. On butine à telle fleur, puis à une autre. On se poudre de tous les pollens, on boit à toutes les sources d'eau claires. Le soleil se couche derrière le versant bombé de la belle colline, et voilà, la nuit arrive sur la terre et dans votre esprit. Le lendemain tout repart, le beau recommencement, l'éternel jeunesse. Mais attention, dans cette tendreté de l'esprit, les sources, les fleurs, les papillons et la lune, tout ça commence à graver ces plis animaux. Voilà la première dureté de l'esprit, contracté sans souci, même pas vue. De toutes façons, il est midi, c'est déjà l'été, il faut aller au bain, à la rivière aux belles nymphes, pour leur chanter en grec des théogonies. Mais voilà, l'hiver approche, et moi je suis l'automne. J'annonce, et mes lettres, comme les feuilles, tombent couleur de feu.

J'ai bien vu dans cet article, poindre l'ironie moqueuse, le petit art savant de la disposition prétendument rationnelle. Je vois ce pli contracté, et j'annonce. J'ai bien vu aussi que de c e petit piédestal, dépassant de deux poils la tête des autres, vous prenez la pose d'un entomologiste, et vous piquez sur des cartons numérotés les caractères humains. Ah la belle affaire. Le pire, c'est que vous ayez raison sur ce sujet, sur ces salles d'embarquement. Mais voyez vous, l'eau de la source est fraîche et le nectar est doux. Et le pli est contracté, et moi j'annonce.

Vous décrivez le schéma de la salle d'embarquement, vous décrivez le schéma de l'avion. Vous piégez le lecteur dans une confidence. Vous lui dites comment fonctionne la chose, et le voilà qui vous suit, moquant comme vous, ces bêtes de passagers qui ne savent pas. Et voilà l'exorde, point d'orgue, la scène est mise en place, et vous faites entrer vos personnages. Le lecteur les connaît, vous lui avez suggéré la fin. "Et pourtant ..." comme vous dites, c'est l'élément perturbateur, c'est le noeud, la cohue, la bêtise, le chaos de la "boule d'attente" succédant l'ordre ordonné de la "file d'attente". Et le dénouement ? C'est votre pli ! Vous préparez tout, le lecteur s'engage et vous reconnaît deus ex machina. Depuis le début, on s'en doutait.

Ainsi je vous en prie. Cessez ce petit jeu. Quelles conséquences sur les esprits tendres ? sur le vôtre ? La calcification menace et vous et vos lecteurs. Alors l'hiver est arrivé. Et moi j'ai tranché.
Tyron
Fin du courriel

Vous l'aurez compris, cher lecteur calcifié :), je l'espère, mon désarroi ... Je crois comprendre certaines parties de ce discours  (le paragraphe dans les prairies fleuries est même assez plaisant), mais d'autres restent pour moi de véritables mystères. Et si j'ai décidé de publier ce courriel, conformément aux souhaits de Tyron, c'est parce que j'espère que l'un d'entre vous pourra m'éclairer sur cette affaire. Dois-je ajouter que je ne pensais pas à mal en écrivant ce billet sur les salles d'embarquement ? ...
Scons Dut

dimanche 12 mai 2013

La salle d'embarquement.

Drôle d'idée, n'est-ce pas, que de publier un billet sur les salles d'embarquement. D'ailleurs, il s'agit plus d'une mise au point que d'un véritable billet. Certains me diront qu'il s'agit là de choses évidentes, que de tels sujets ne méritent pas qu'on y passe autant de temps. Et ils auront parfaitement raison; sur le premier point en tout cas. Pour le temps à y consacrer, je ne crois pas qu'il soit excessif puisqu'il correspond, peu ou prou, à la durée d'un brossage de dents, et que ce que je m'apprête à raconter partage avec cette dernière activité un souci commun : l'hygiène. Je vous propose donc, sans ambages, un ensemble de bonnes pratiques qui, arguments à l'appui, assureront la bonne humeur générale dans les cas les plus courants.

1. Définition et description

Commençons. La plus belle fédération de bonnes volontés  (http://fr.wikipedia.org/wiki/Salle_d'embarquement) nous informe qu'une salle d'embarquement est une pièce où des passagers attendent avant de pouvoir monter dans un avion ou dans un navire. Je ne parlerai pas ici du cas des navires, qui relève d'une approche radicalement différente bien qu'elle ne soit pas complètement hors de notre propos. On pourra se figurer, pour clarifier les choses, une simple pièce fermée, avec ou sans visibilité sur les pistes, dans un coin de laquelle se trouve un bureau, où attendent deux agents de l'aéroport, Alice et Bob, et un accès vers un long couloir C1 conduisant à l'avion (passons sur le cas où l'accès à bord oblige de marcher sur la piste). Il est important de noter dès à présent que ce couloir C1 est relativement étroit, ne pouvant contenir en largeur que deux ou trois norvégiens moyens dans sa partie la plus large. 

Au bout de ce couloir se trouve la porte d'entrée de l'avion, où généralement un personnel navigant en cabine (PNC) accueille les passagers. Prenons, pour garder les choses simples encore une fois, un avion type Airbus A320, 165 sièges avec simple couloir central (Fig. 1). 

Fig. 1
L'entrée s'effectue à l'avant gauche de l'appareil, et les passagers sont invités à rejoindre leurs sièges en empruntant le couloir central C2. Noter que l'entrée est unique et qu'il n'est donc pas possible d'atteindre les places situés à l'arrière de l'appareil sans longer la totalité du couloir. Par ailleurs, la largeur de ce couloir est réduite à simplement un norvégien moyen, ce qui empêche tout dépassement respectant les codes de la bienséance (penser aux frottements inopportuns que cela peut occasionner). Il faut également noter que la cabine est pourvue de coffres à bagages situés au-dessus des sièges des passagers. L'ouverture s'effectue par le couloir central, la porte du coffre se déployant du bas vers le haut, ou l'inverse selon les cas (Fig. 2).
Fig. 2

2. Situation archétypale

Revenons à la salle d'embarquement. Les passagers, après avoir enregistré leurs éventuels bagages et passé les différents contrôles, avec quelques déconvenues pour certains, attendent dans notre salle d'embarquement en scrutant périodiquement les différents écrans d'information ainsi que le bureau d'accueil des passagers à l'entrée du couloir C1. Cette frénésie oculaire est d'autant plus intense que l'heure d'embarquement se rapproche. Dans les cas où l'embarquement est retardé, cette agitation peut se muer en soupirs sonores, voire en plaintes  claironnées. Chacun des passagers est muni d'un billet d'embarquement où figurent, entre autres, son prénom, son nom et son numéro de siège.

L'ouverture de l'embarquement est généralement annoncée à travers les nombreux haut-parleurs qui ornent la salle, par un des agents assignés au bureau d'accueil. Bien entendu l'accès est fermé avant cet appel, mais cela n'empêche pas certains à commencer à faire la queue environ dix à quinze minutes avant l'heure. L'annonce de l'ouverture procède par étapes, chaque étape correspondant à une classe particulières de passagers invités à monter à bord. Ainsi sont invités à embarquer, les passagers membres d'une des confréries avioniques (première classe, skyteam, ...), les personnes handicapés, les femmes enceintes, et les parents munis d'enfants en bas âge.

Le reste des passagers est censé monter dans l'ordre assigné par leurs numéros de sièges. Ce qui donne dans l'ordre : les passagers assis à l'arrière de l'appareil, puis les suivants jusqu'au passagers situés à l'avant de l'appareil. Cet ordonnancement est lié à l'étroitesse du couloir central, et au fait que de nombreuses personnes prennent un temps plus ou moins long à ranger leurs affaires dans les coffres à bagages.

3. Et pourtant ...

Et pourtant, bien que les sièges soient nominatifs, bien que les agents du bureau d'accueil fassent des efforts surhumains de politesse et de courtoisie pour indiquer le plus calmement possible au passager qui tente par tous les moyens d'accéder à bord avant les autres, que son numéro de siège ne fait pas partie des numéros appelés et qu'il lui est nécessaire de faire la queue, il y a une sorte de frayeur injustifiée qui pousse ce passager à croire qu'il risque de manquer son avion, malgré toutes les confirmations qu'on aura pu lui fournir. Cette frayeur, légère pour certains, accablante pour d'autres provient, je le crois, d'une ignorance de l'étiquette qui préside à l'embarquement. Cette disposition individuelle se traduit au niveau du groupe par la transformation subreptice de la file d'attente en une boule d'attente s'effilochant au point le plus éloigné de la porte d'embarquement. Bien sûr, cela n'encourage pas les individus à s'organiser davantage, ni à tempérer leur agacement. Les plus honnêtes se trouvent fortement désemparés, ne sachant plus où situer leur place dans la file d'attente; cela est source de multiples injustices, minimes certes, mais présentes tout de même.

En ce qui concerne la description de la salle d'embarquement, de la configuration de la cabine d'un avion et de la façon dont celles-ci organisent la procédure générale d'embarquement, en ce qui concerne les dispositions psychologiques des passagers et les dérives qu'elles entraînent, voilà qui est dit. Vous voici donc informé, désormais, et vous saurez, lorsque la situation se présentera, user de votre raison. Ce n'est que par un effort commun que nous parviendrons à lever ce mal, aussi petit soit-il.

Scons Dut