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dimanche 17 septembre 2017

Lettre II

À ma chère Scons Dut,

Évidemment, l'exercice est centré sur soi-même. Alors, sautons la barrière de l'orgueil. Plaçons-nous où elle n'a plus lieu d'être. C'est-à-dire, avouons-le tout de suite, j'ai voulu écrire pour Scons Dut, une lettre d'amour.

Mais comment, après tant d'années à souffler l'élan à la flûte de ses lèvres, comment, moi qui fus ses yeux, son seul corps, comment ... comment dire

je t'aime

comment le dire sans que d'un coup, un bloc dur fissure notre espace, et qu'au bec de ton roseau, je ne sois soufflé.

Je t'aime, Scons Dut, et c'est là sentence définitive. D'un même élan, à mon pied qui épouse déjà le départ, à mon cri invertébré «je t'aime», de ce même élan surgit la scission.

Ô philoplasme sans âme auquelle ne manque que le corps. Tu n'étais que voix, aujourd'hui vers mes paumes dérobée. Tu n'es plus. Il ne persiste que l'écho. Un écho ? Quel écho ?

« je t'aime »

Han <3 <3 <3

pibsd, lion pygmée

dimanche 6 novembre 2016

Il coule le lait sur l'immense plaine

Et bien voilà, je crois bien être un peu amoureuse. D'une sorte toute fraîche. Comme le chétif trèfle, qui agite ses quatre feuilles, par ci, par là. Ô déesse aux belles boucles de cheveux d'or tressés, je n'ai que peu de pièces en offrande, mais, toutes, je les dispose sur ton autel. Et les quatre batônnets, de myrrhe, de cannelle, de safran et, le dernier, de soufre, dispersent leurs ardeurs en fumée vers ton trône d'azur. «Vers où devons-nous flotter ?», se disent-elles, «par ici, ou par là, ou encore comme ci, ou encore comme là ... ô inatteignable destination, exigeante destination qui impose le doute dans nos mains en gouvernail ... atteindrons-nous ton rivage un jour, Déesse ?».

Évidemment, tout ça me coûte, et cela est encore trop peu. Le marbre de ton autel reste
muet.

Marbre. Pierre froide. Témoin de l'absence. Tu es là pourtant, qui
par le scintillement cristallin,
comme la neige au soleil lointain,
jure d'avoir connu la Déesse incandescente.

*

Ô Déesse de l'Amour ... tes voies sont retorses. Ce que je demande, tu ne me le donnes pas. Et ce que tu me donnes, l'ai-je demandé ? Je ne dois pas refuser pourtant. Il faut plaire aux immortels. Ce que tu me donnes : une bouche comme une cage ouverte, des milliers d'ailes noires affluent, et quelques ailes blanches. (des flocons de neige comme une tempête en hiver ?)

**

Ah mes chères lectrices, mes chers lecteurs, je vous prend au dépourvu. Je ne vous ai pas expliqué. Je joue, moi aussi, la Déesse aux voies retorses, et vous malmène sur la vaste plaine. J'ai rencontré quelqu'un d'autre récemment. Elle est belle. Mais ma bouche, d'égoût ouverte, a trop dit. Et mes histoires ont brisé l'élan. (vous savez ces histoires.) Je suis trop idiote ... Mais, ô Déesse, qu'est-ce qu'elle est belle ...
ô L**
Il brûle le ciel de plomb sur l'immense plaine.
Les hautes herbes, sèches comme le sable,
endurent.
Et, tapis dans la poussière rose, deux yeux félins, et le sourire (ô beauté...) révèle le croc...
ô L**, voyante parmi les herbes sèches comme les pierres,
ô L**, le croc de ton regard m'a percé.
il coule le lait sur l'immense plaine.

sd ... sans épithète

dimanche 3 juillet 2016

Qui est S.D. (5)

Avertissement (à F surtout, si tu me lis).
Les lignes qui vont suivre sont dures. 
Elles n'ont aucune autre prétention que d'essayer de clore quelque chose.
Je ne ferai pas ce qui est décrit plus bas.


Elle est mon premier baiser, mon premier amour, et ma première rupture. C'est-à-dire, mon seul baiser, mon seul amour, et ma seule rupture. Où pourrai-je trouver l'expérience du soldat vétéran, celui qui de chaque plaie fait un trophée, couronne au vainqueur de son tourment ?

Autour de moi on s'en sort. Le temps panse les blessures. Quelques mois, quelques années, la source noire de l'oubli ôte l'épine plantée sous l'oeil. De sa terrible présence ne reste qu'un léger pincement de la peau, puit minuscule poudré de sel, comme le cuir à la bosse d'un dromadaire desséché.

Mais comment s'engager dans la série ? Recommencer, ailleurs, autrement, avec quelqu'un d'autre.

Avec quelqu'un d'autre ...

Quel est ton nombre, fantôme ? L'Un est planté en ma poitrine, colonne vertébrale. Sera-ce deux, trois, cinq, ou douze, douze mille cent cinquante sept millions et un ?

Que faire si les Tristans, les Iseults, les Roméos, les Juliettes, d'un coup, se relèvent, surpris de n'être pas mort ? On les verrait passer de l'un à l'autre, s'essayer, en de multiples combinaisons. Comprendre que le philtre, le poison,  n'était qu'un vieux vinaigre qui a tourné, qui fait roter, qui fait péter. Vents grossiers d'un cupidon malpoli.

Les amoureux dans les oeuvres qu'on célèbre meurent à la fin. La mort littéraire est un phormol, agent conservateur de l'éclatante romance, huile de lin appliqué au marbre de leurs lèvres. Transposer un tel acte à nos vies, c'est risquer de finir Bovary. Qui voudrait passer sous la prose acérée de Flaubert ?

Mais si je ne peux pas mourir d'amour, il m'est toujours possible de le rêver. Que dirait S.D., mon plus cher écho, réverbération narcissique au bout de mes doigts ?

*

    S'il m'était donné un coeur moins enfant, peut-être ne se serait pas bâtie la muraille qui me sépare.  
    Je te vois renaître des cendres que j'ai posées sur ton front. Je ne dois pas être si égoïste si j'aime te voir briller sans charbon. Et pourtant je vais l'être encore. Une sombre planète roule à ma poitrine. Les forces me quittent, et je libère l'astre contre vous, famille, proches, et contre toi, chère à mon coeur.
    Hélas, s'il m'était donné un coeur moins enfant, j'oublierais le jeu du bourreau. Je ne me perdrais pas dans la complaisance du massacre que je m'inflige.
    Si tu lis ces lignes, détourne le regard ... je ne voudrais pas ajouter un second pli au voile de tes yeux. Garde l'image; éclat de pierre volcanique arraché à la terre, lancé à la face de la nuit, comète inerte, retombe sans bruit.
   Et pourtant, je m'adresse à toi ... je dis, puis fais le contraire. Je voudrais que tu me sauves sans doute. Mais à quel prix ? Ou bien je pèse un monde à tes épaules, ou bien je sombre.
   Accueille-moi, béance souriante. La chute est longue. Je me retourne. Le cercle rétrécit. Ô minuscule point de fuite, point que tout concentre, où se défont les mailles. Boucles fleuries, je vous aime. Adieu.
sd

**

Rêve monstrueux ... te voilà prisonnier. Souffre ici. Tu ne dérangeras plus mes nuits.

sd

samedi 2 juillet 2016

Qui est S.D. (4)


Qu'est-ce que l'oubli, sinon le passage d'une structure riche à une structure pauvre ? Foncteur impitoyable du coeur à la langue ...

Je raconte mon histoire. Comme si elle était déjà là. Qu'il ne suffit que d'ouvrir l'armoire, extraire le grand manteau, et s'en vêtir. Mais je raconte, j'ordonne, je juxtapose, je coud ensemble les tissus, les chairs. Et le miroir me montre l'arlequin, couleurs bouffonnes, inassorties. Clown pourri.

Il faut que je m'y résolve. On ne peut pas opérer le décompte de l'intensité du souvenir amoureux. On ne peut pas opérer ainsi. J'ai essayé, mais je perds le fil, et ne distingue plus le souvenir et le récit du souvenir. Souvenir amoureux, souvenir monstrueux, souvenir indémontrable.

Je divinise F. Voici comment.

*

F tint parole. Personne d'autre ne sut rien. Je fus tout pour elle. Elle fit trôner mon bonheur au-dessus du sien, comme la Lune éclipse le Soleil. Douze années.

Douze années. C'est ridiculement littéraire. Nous avons fêté ces douze années le douze mai dernier. Comment voulez-vous que je n'en fasse pas une histoire ? Comment résister à la tentation de faire d'une contingence numérique le signe d'une main tendue ?

Ce furent de belles années. Nous avons grandi ensemble. Nous nous sommes soutenus dans les épreuves. Rétrospectivement, je vois le germe de ce qui nous arrive. Il m'a manqué la parole.

**

Petite anecdote. Mon héros est Ulysse. Je préfère l'Odyssée à l'Iliade. Il y a cependant, dans l'Iliade, au chant III, la scène suivante. Du haut des remparts de Troie, Hélène décrit pour Priam les héros achéens. Arrivant à Ulysse, fils de Laërte, aux ruses inépuisables et conseils plein de sagesse, Anténor ajoute le récit (en incise comme souvent chez Homère) d'un soir où il reçut Ménélas et Ulysse en son foyer. Ménélas était plus grand de taille, et fit un beau discours.

    Mais quand se leva Ulysse le subtil,
    Il se tint d'abord immobile, les yeux fixés sur le sol,
    Sans remuer son bâton, ni en avant, ni en arrière;
    Il le gardait tout droit, comme un homme hébété;
    On l'aurait cru quelqu'un qui s'est fâché, ou qui est sot.
    Mais quand, de sa poitrine il laissa sortir sa grande voix,
    Et des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
    Alors personne avec Ulysse n'aurait pu rivaliser;
    Et ce n'était plus l'allure d'Ulysse qui nous étonnait.
Iliade, III, v. 216-224
trad. J.-L. Backès 

Des mots pareils à des flocons de neige en hiver. Apparemment, d'après la version bilingue que j'ai, Homère emploie le terme χειμερίῃσιν que je suppose lié au terme χειμών pouvant signifier hiver et froid, mais aussi orage et tempête. Je ne suis pas philologue, donc je ne m'avancerai pas trop sur ce sujet. Mais je trouve magnifique l'ambiguïté entre la douceur d'un flocon de neige, et la puissance terrifiante d'une tempête en hiver.

J'aime cet extrait. Il figure même en tête de mon mémoire de thèse. Là encore, je ne peux pas m'empêcher de voir un signe. C'est ridicule. Mais, là tout de suite, ce qui est sûr, c'est que j'aime cet extrait. Et il me vient quelque fois le désir un peu fou, toujours ridicule, de laisser s'échapper de l'enclos de mes dents une grande tempête de neige douce. Oui, comme Ulysse. Tout pareil. C'est ridicule.

***

F a confirmé qu'elle ne voulait plus être en couple avec moi. Que ce n'était ni un caprice, ni une fantaisie, mais ce qu'elle voulait. Qu'elle aura toujours pour moi une affection très profonde, un amour très spécial, mais pas un amour amoureux. C'était sans doute ce que je craignais le plus d'entendre. Je pensais, vraiment, que de telles paroles me foudroieraient sur place.

Et pourtant, ce n'est pas ce qui est arrivé. On marchait le long d'un lac. Pendant cinq ou dix minutes, je fus étonnée, comme une cloche que les douze coups de minuit frappent en cadence. Douze coup, et la persistence d'un bourdonnement dans l'air, les harmoniques liquides de mon système nerveux sans doute.

Puis, il y eut un sentiment mêlé de paix et d'étrangeté. Une paix intranquille. Et la fierté d'une noble action à compléter: accepter, libérer, et aimer sans retour. 

Et surtout, une admiration sans borne devant ce que F venait d'accomplir. Il m'est très difficile d'en peindre avec justesse les raisons. F, trop longtemps, écrasait ses souhaits, ses désirs, pour ne pas me faire du mal. C'est une erreur, oui, mais aussi le témoin d'une grande force. Et là, je voyais F, s'affirmer, enfin. Se détacher de celui qui fut pendant douze ans l'autel le plus sacré pour elle. Atlas n'a pas cette puissance. Le titan ne saura jamais ôter l'astre noire de ses épaules, et se relever. Jamais F ne fut si belle ...

****

L'exaltation persista deux jours. Parce que je reste soumise à cette mortelle condition, le doute, la peur, la colère, la jalousie, la stupidité. Il est des noblesses que je ne peux soutenir. Des récits que ma chair ne peut pas suivre. Est-il raisonnable de coudre à son coeur l'image d'une tragédie ? Ce qui sort de ma bouche est encore de la salive, rivière sous la langue. Tempête baveuse.

sd, clown odysséen

mercredi 29 juin 2016

Qui est S.D. (3)

Chères lectrices, chers lecteurs de mon coeur,

Je ne sais pas pourquoi j'ai commencé ce blog. Pour parler sans doute. Pour parler n'importe comment. Certains articles se voulaient légers. D'autres, informatifs. D'autres encore, et là la chose est plus étrange, d'autres sont plus profondément liés aux événements posés sous mes pieds, comme le gravat  des chemins d'usine.

J'ai beaucoup menti. Un très cher oiseau me corrigerait sans doute, j'ai beaucoup plasmé. J'ai l'expression poétique, au sens assez banal du terme. Je formule des images que j'entasse, laborieusement, sur des situations, des expériences. Des images que je voudrais adéquates, signifiantes, mais également couvrantes, entre pudeur du voile et contrainte de la camisole. Un subtil air de folie rôde en ces parages.

Mais chères lectrices, chers lecteurs, aujourd'hui j'ai besoin de prendre le risque. Ces immeubles imaginaires pèsent sur ma poitrine. Il faut les souffler. Ni trop, ni trop peu. Aujourd'hui, je m'expose un peu plus. Peut-être serez-vous déconcertés. Peut-être douterez-vous de la réalité de ce que je présente: est-ce une nouvelle fantaisie, celle-ci n'est pas drôle, S.D. n'oserait tout de même pas, ce serait un niveau de perfidie proche de la cruauté, etc. Je prend le risque.

Un événement fondamental. J'avais peut-être huit ans. À l'école primaire, un jour échappé du regard des surveillants, le gardien de l'école m'emporta dans une sorte de petite pièce sombre, me retira mon short et me toucha. On frappa à la porte. Il me rhabilla, et on sortit. Ce n'eut lieu qu'une fois.

J'avais quatorze ou quinze ans quand le souvenir de cet événement accosta au rivage de ma conscience. Il ne me hante pas. Les images restent, mais ne me hantent pas. Je peux dérouler le fil sans aucune sorte de trouble. Aussi ai-je toujours cru que la chose était digérée. Ça arrive à beaucoup de gens, non? J'ai de la chance de m'en rappeler comme ça, ç'aurait pu être pire, je ne vais pas en faire tout un fromage, je dois jouer à mes jeux vidéos, je dois passer le bac, je dois préparer ces colles de maths, je dois passer les concours, je dois valider mes crédits, prendre ce diplôme, plonger dans la thèse, améliorer mon cv, etc. Ça ne peut pas être si grave.

J'ai rencontré F, nous avions seize ans. Nous nous sommes aimés douze ans. Trois mois après le début de notre relation, je lui ai raconté l'événement fondamental. Elle m'a rappelé cette semaine que je lui avais aussi demandé de ne le dire à personne. Nous avions seize ans. Peut-on porter cette chose à seize ans ? Elle a tenu parole, n'a rien dit à personne. Pendant douze ans. De longues années où elle fut la seule à savoir.

Notre couple se sépare en ce moment. Nous nous aimons. Mais notre couple se sépare.

J'ai bâti mon corps en haute tour de pierre. J'ai planté au sommet de ma poitrine l'échafaud où pendouille mon coeur idiot. Quand le vent souffle, trois points rouges s'en détachent, unique repas cet hiver pour sa bouche affamée.  Sur qui tracer la croix du blâme dans ce tableau macabre ?

C'est une belle séparation. Après le déluge, tout est confus, les puissances sont mêlées. Puis la mer se retire. La terre émerge. Un fin sable blanc les sépare. L'onde admire la cime, la cime admire l'onde. Un fin sable blanc les unit.

Et las ... j'ai échoué. Je pensais pouvoir en dire plus. Mais les images sont trop fortes. Je capitule. Je vous raconterai. Promis. Mais là, je capitule. Je vous aime, chères lectrices, chers lecteurs de mon coeur. Soyez indulgents je vous prie.

sd

ps: si vous pensez avoir été surpris par quelque concordance grammaticale, sachez que cela importe peu, ce n'est que la première peau.

lundi 21 septembre 2015

Smiley au front de vermeil

:D

Mais P O U R Q U O I est-elle à ce point énervée, jalouse, envieuse, fumante ?!!

C'est toujours pareil. Dès qu'on parle poésie, elle ne voit que la stature hiératique d'une lourde voix. Elle n'est sensible qu'à l'excès de noblesse, qui pour elle goûte l'obséquiosité.

Elle a une plaie qui s'infecte au foie. Les dents gonflées de bile, tendues, comme des balles d'air très comprimé.

Tu sais ce qui l'accable le plus ? C'est la fin de la citation; le dernier guillemet, suivi du titre, du nom de l'auteur et d'un étrange écart où se faufilent, selon elle, les étages hagards de bouches silencieuses.

S.D.

lundi 4 mai 2015

Le beau rivage

Oui, voilà, c'est bien ce que je disais. J'ouvrais cette lettre, et je lisais ces mots:
Je vous ai trop aimé ... adieu
Comprenez, je n'allais pas très bien à ce moment. C'est-à-dire que ...  chaque jour, le matin, puis après le déjeuner, et le soir avant le coucher du soleil, je visitais cette vieille malle où s'arrangeaient en diverses piles quelques pans plus ou moins large de mon existence. La contiguïté de l'espace donnait d'ailleurs un air étrange à ce contenu. Un arlequin de souvenirs; ici les étoffes brillantes, des lunes pour l'eau bleue des océans nocturnes; là les voiles gris, humides encore des buées de regards oubliés.

Ma convalescence s'arrêta toute nette sur cette lettre, petit carton blanc aux fines bordures. Je vous ai trop aimé ... adieu. Soyez certaine etc. La suite est connue. L'auteur est oublié (peu importe).

Je tremblai. Je remis la lettre à sa place, à la page 187 de l'Ouvrage. Me levai, descendis, ouvris la large porte où sautillaient quelques angelots d'acajou.

Puis, enfin, je m'assis très confortablement là où l'herbe fut la plus douce, à l'ombre la plus bienveillante du plus vieil arbre du jardin.

Je contemple, depuis ce jour, toute l'étendue de l'horreur; l'onde amère; qui va; qui vient; invariablement; rappelant à mes fines chevilles, les coquilles glacées, l'effluve salée, des huîtres, écrasées.

sd

mardi 31 mars 2015

IRL

Et bien voilà, après tant d'hésitations, j'ai finalement cédé, et rencontré certaines de mes lectrices, certains de mes lecteurs aujourd'hui. Je n'ai hélas pas eu le temps de voir toutes les personnes que j'aurais voulu aborder. En tout cas, pour les premières, que dire sinon que ce furent des expériences tout à fait agréables ? Je n'étais pourtant pas si sereine en me levant ce matin: "C'est aujourd'hui" tremblai-je, nerveusement. Vous ne m'en voudrez pas si j'avoue, maintenant que la chose est passée, avoir demandé à un ami de bien vouloir veiller de loin sur moi lors de nos rencontres. "Au cas où ..." lui précisai-je. En guise de pardon, je diffuse ici son rapport. C'est parti!
SD

***

#1. Gadiouka

8h36. Locmariaquer.

Personne près des barques, sauf Gadiouka. SD ne peut pas se tromper.

Se saluent. SD remercie Gadiouka pour cette super idée: observer les oiseaux des îles du golfe.

Montent dans la barque. Flottent calmement. Gadiouka, ébahie devant des avocettes, courlis et grèbes.

SD fixe les mains de Gadiouka. "Les photos ne mentaient pas :O " se dit-elle.

SD se reprend. Elles comptent les nuances de l'eau. Se rappellent quelques vers de S.-J. Perse.

Retour au port. Se saluent.

***

#2. Éris.

16h37. Carrer d'Avinyo. Un grand café. 

SD cherche Éris à travers la vitre. Éris un peu étonnée. SD gênée. S'installent à une table.

Elles commandent un truc à grignoter.

Erreur: commandent à manger.

De la viande.

Beaucoup.

SD évoque son parcours. Son enfance dans des îles bleues. La fois où elle a failli arriver en retard à une épreuve du bac à cause d'une baleine qui s'était échouée en face de chez elle.

Éris acquiesce. Puis, lui demande d'arrêter de mentir.

SD se reprend. Fait la liste de ses gelateria préférées à Rome.

Se moquent de Parménide (SD ne comprend pas toutes les blagues). Rigolent bien. Redemandent à manger (viande).

Se saluent.

***

#3. Le Cheikh

21h13. La Gueuze, Rue Soufflot.

SD ne voit pas Le Cheikh. Il n'est pas encore arrivé. Elle s'installe.

Le Cheikh entre. SD lui fait signe. Sévèrement, Le Cheikh lui demande: ne devait-elle pas résumer ce troisième chapitre au lieu d'écrire des bêtises ?

M'aperçoit. Je.

mardi 24 février 2015

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (2b et c)

Le polynésien vit dans un continuel présent.

    a. Constat et relevés divers. L'auteur dresse un premier "état des lieux communs" sur la temporalité polynésienne et souligne l'origine (probable) de ceux-ci.

    b. Thèse de Paul Hodée. L'auteur évoque un texte de Paul Hodée qui s'était donné pour but, très exactement, l'analyse de la temporalité polynésienne. Rigo s'attache alors à montrer la persistence des tropismes relevés au premier point. Celui-ci mentionne notamment une sorte de "faux départs", et précise ce qu'aurait pu être une analyse plus profonde si elle avait été mieux amorcée.

    c. Le temps dans la langue tahitienne. L'auteur clôt le chapitre par quelques considérations sur le couple muri/mua dans l'expression de l'espace et du temps en tahitien.

J'aborde dans ce billet les deux derniers points.

b. Thèse de Paul Hodée

Rigo mentionne la thèse de doctorat de Paul Hodée (Conscience du temps et éducation chez les Océaniens, C.T.R.D.P., 1981) au motif que celle-ci illustre un point aveugle qui occulte, selon lui, ce qu'aurait pu être une réelle analyse de la temporalité polynésienne. Dans cette thèse, Hodée rapporte les citations suivantes:
"Pour le Canaque il y a des blocs pleins et des blocs vides ... de sorte qu'il n'y a pas véritablement mesure ni calcul. Même avec ces premiers nombres de 1 à 5, la vue du temps reste essentiellement discontinue et qualitative."
Leenhardt Maurice, Do Kamo, Gallimard, 1947, Collection Tel, pp. 150 et 151
"Le Rapa représente successivement quatre personnes différentes tout au long de la vie: petite enfance, enfance, adolescence, âge adulte [...]. Cependant l'âge réel ne correspond guère à ces étapes [...] Les Rapas définissent chaque période par une façon particulière d'agir et une certaine attitude."
F. Allan Hanson, Rapa, Publication de la Société des Océanistes, 1974, n°33, p. 8
Et Hodée conclut alors:
"Aussi le trait essentiel des Océaniens pour apprécier le temps, c'est le concret. La précision des chronologies, la profondeur de champ historique, l'objectivité rigoureuse des événements sont l'affaire des spécialistes."
"C'est toujours une psychologie de cueillette, l'incapacité de prévoir, d'attendre. Le Polynésien vit comme la cigale et l'Européen ainsi que le Chinois se comportent plus comme la fourmi de la fable."
Hodée évoque également les travaux du psychologue J. Montangero sur l'analyse de la perception du temps chez l'enfant de 5 à 9 ans, en vue de les appliquer à la compréhension du temps chez les Océaniens. Hodée rejoint, tout en prétendant s'en garder, les antiennes sur les peuples-enfants (thème du chapitre suivant: la puérilité), sans imagination (puisque "Fondamentalement pour les Océaniens, demain n'existe pas."), et sans art. L'inaptitude à percevoir le temps dans l'abstraction, c'est-à-dire à l'occidentale, s'explique par l'aptitude au concret.
"Tout ce qui précède, et les témoignages indiquent clairement que les Océaniens sont essentiellement sensibles "aux contenus des événements"; ce sont des esprits concrets. Les langues océaniennes sont des langues descriptives et imagées. Elles s'expriment en un langage concret et non abstrait."
P. Hodée, op. cit.

Enfin,  se fondant sur la supposée analogie entre la psychogénèse d'un individu et l'évolution d'une culture, Hodée propose une aide sous la forme d'un adulte généreux qui inviterait son jeune frère à marcher dans le même sens. Il convient, selon lui, au peuple adulte de tendre la main, "non comme des maîtres qui s'imposent, mais comme des frères qu'on invite" (sic).

Pour Rigo, Hodée a manqué dès le départ ce dont il est vraiment question ici, savoir la discontinuité du temps, sa valeur qualitative, le rapport du temps à l'espace, à la personne, ou encore sa nature sacrée. Ainsi Hodée illustre-t-il ce point aveugle engendré par une grille de lecture (occidentale) inadaptée. Rigo évoque alors un autre passage de l'ouvrage cité par Hodée:
"[Les Rapas] se préoccupent rarement de dater avec précision les faits passés ou de déterminer leur ordre chronologique [...] un individu est considéré comme enfant, adolescent ou adulte, non en vertu de son âge, mais selon son attitude et son comportement. [...] Ce principe spatial sert également à ordonner le passé. [...] Les groupes proprétaires fonciers sont des groupes de filiation. Les membres qui en font partie se réfèrent à un ancêtre commun. La topographie de Rapa est à la fois un traité de philosophie, un livre d'histoire, une charte sociale et un arbre généalogique. Un homme sans terre n'est rien. Sa vie n'a pas de sens et aucune permanence, car il n'est pas intégré à l'ordre du monde."
F. Allan Hanson, Rapa, Publication de la Société des Océanistes, 1974, n°33,  p. 38, 39, 40

Cette observation illustre, selon Rigo, et contre Hodée, le fait qu'une telle vision du temps n'est ni simple, ni superficielle. Rigo s'étonne alors que Hodée ait pu la manquer; l'absence d'un "sens historique" du temps n'est pas l'absence d'un sens du temps. Par ailleurs, ce point aveugle s'accommode mal des données objectives qui ont déjà été relevées. Ainsi, Rigo ajoute:
"Comment une société dont les ancêtres sont l'objet d'un culte, qui punit de mort les défaillances de la mémoire de ses haere pô pouvait-elle ignorer le passé ? Comment une société où rien ne peut se faire sans consulter les tahu'a, sans se concilier les dieux; où toute opération politique suppose stratégie, alliance matrimoniale; où le rahui se fait en prévision des besoins des célébrations à venir... pourrait-elle ignorer le futur, être imprévoyante ?"
  c. Le temps dans la langue tahitienne

Pour préciser un peu plus la spécificité du sens polynésien du temps, Rigo adopte une approche linguistique. Il cite une étude consacrée aux Maori (mais elle reste, selon Rigo, valable pour les Ma'ohi):
"Les Maori [...] décrivent le passé comme nga ra o mua "les jours devant", et le futur comme kei muri "derrière". Ils s'avancent dans le futur avec les yeux tournés vers le passé. En décidant comment agir dans le présent, ils examinent le panorama de l'histoire déployé devant leurs yeux et sélectionnent le modèle qui est le plus approprié et le plus utile parmi les nombreux modèles qui leur sont offerts. Ceci n'est pas vivre dans le passé, c'est utiliser le passé comme guide, investir le passé dans le présent et le futur."
Alice Metge, The Maoris of New Zealand : Rautahi cité par Marshall Sahlins, Des Iles dans l'histoire, Hautes Études. Gallimard, Le Seuil, 1989, p. 82, note 26.

Cette ambiguïté de l'espace et du temps est illustrée dans la langue tahitienne, entre autres, par le couple muri/mua, qu'on traduit généralement par derrière/devant respectivement, et ce relativement au locuteur (implicite ou explicite). Considérant les exemples suivants:
  • A muri atu : loin dans le futur.
  • I mua a'enei : il y a quelque temps.
on pourrait croire que l'emploi de muri et mua se fait sur le plan métaphorique. Or Rigo soutient que ces expressions ne sont pas des images, mais réellement des expressions (polynésiennes) de la réalité du temps. Rigo cite deux extraits pour expliciter ces subtilités (citations tronquées par moi-même)
"Dans une première conception qui est utilisée plutôt pour décrire des évéenements passés, celui qui parle observe les événements comme des pirogues qui passent devant lui. Les événements les plus anciens sont alors i mua (devant) et les plus récents i muri (derrière). Le passé est te tau i mua (ra) et le futur te tau a muri [...] Dans une deuxième conception, celui qui parle est assis dans une pirogue qui descend le fleuve du temps et il observe les évenements situés sur la berge du fleuve. Le futur est alors devant lui et le passé dans son dos [...]."
Académie Tahitienne, Fare Vana'a, Grammaire de la langue Tahitienne, p. 345
"Le temps et l'espace sont exprimés par mua et muri. Sur le plan spatial, mua c'est ce qui est devant soi et qu'on peut voir, toucher, expérimenter, c'est le réel; muri c'est ce qui est derrière soi et qu'on ne peut voir si ce n'est en faisant l'effort de se retourner, c'est-à-dire par la volonté de faire passer cet objet de muri à mua.
  Sur le plan temporel
mua, c'est ce qui est ou a été, c'est le connu, on peut s'y référer, c'est un acquis qu'on peut transmettre, qu'on peut évaluer, qu'on peut cultiver ou oublier ou même dénigrer.
 
Muri, c'est ce qui est derrière et qui n'est pas encore vécu, c'est le futur; personne ne connaît rien de ce temps qui n'est pas encore. On n'a aucune prise sur ce qui n'est pas, on ne peut le modifier. Par contre, on peut agir sur le présent pour l'améliorer en s'appuyant sur l'acquis du mua."
Turo A. Raapoto, in Tahiti Côté Montagne, Papeete, Haere Po, 1983, p. 163

Il semble que le sens premier de mua/muri corresponde, d'une certaine façon, à connu/inconnu, visible/invisible, disponible/indisponible, etc, et ce relativement au locuteur. Ainsi, l'apparente dissonance du sens polynésien du temps résulte surtout d'une sorte de diffraction du couple mua/muri à travers les catégories occidentales.

Rigo ne considère pas que l'analyse linguistique suffise à cartographier le système culturel, ici, polynésien; ne serait-ce qu'au vu du fait que langue et culture ne changent pas en même temps. Il soutient cependant qu'une telle analyse prend toute sa force dans la perspective du sens [Je dois avouer qu'à ce point du texte, je suis un peu perdue. D'après une note de bas de page, le terme "sens" est entendu selon un ouvrage de Greimas, Du sens, Paris éd. Le Seuil, 1970, p. 100, que je ne connais malheureusement pas.]. D'une certaine façon, selon lui, toute parole est imprégnée des représentations propres à une culture, et il conclut en soutenant (quoiqu'au conditionnel) avec Whorf que toute langue contient une "métaphysique cachée".

Pour ce qui est du résumé de ce chapitre, la chose est dite.

Avant de moi-même terminer, je voudrais ajouter quelques remarques. D'abord, une chose assez triviale. Il est clair que l'exemple de la thèse Hodée est assez remarquable, et s'inscrit naturellement à la suite des exemples cités dans le billet précédent. Mais, le fait que Rigo ait pu lui opposer d'autres auteurs (comme Hanson) montre qu'il y a eu, au moins, des tentatives apparemment réussies de respecter les articulations du problème (ici, la temporalité polynésienne).  Aussi eût-il peut-être été préférable de mieux situer les auteurs cités en précisant, par exemple, en quoi (ou de quoi) le cas de Hodée est représentatif.

Les précisions sur muri/mua sont intéressantes, mais je n'ai pas très bien saisi la position de Rigo par rapport à ce qu'on pouvait tirer d'une telle analyse linguistique. D'un côté, il soutient que les moyens linguistiques d'expression ne sont pas le signe indiscutable de spécificités culturelles (évacuant ainsi, entre autres, toute idée d'un génie intrinsèque à une langue), mais il conclut en disant que la langue, en tant que véhicule de sens, témoigne néanmoins d'une métaphysique cachée. N'étant pas linguiste, mais sachant les difficultés qu'a suscité (et suscite encore) l'hypothèse Sapir-Whorf, j'aurais aimé plus de précisions à cet égard. Il est possible cependant que ces précisions se trouvent dans l'ouvrage évoqué de Greimer. Pour ma part, il me semble qu'il y a peut-être là quelque chose de similaire à ce que Benvéniste avait entrepris à propos des Catégories d'Aristote (Catégories de Pensée et Catégories de Langue, Problèmes de Linguistique Générale).

Pour ce qui est de mes remarques, voilà qui est fait.
S.D.

jeudi 19 février 2015

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (2a)

Je poursuis, dans ce billet, le résumé de l'ouvrage "Lieux-dits d'un malentendu culturel" de Bernard Rigo; entreprise commencée au billet précédent. Plus précisément, je traiterai du chapitre consacré au premier des quatre thèmes qui, selon l'auteur, structurent le discours occidental à propos de l'altérité polynésienne, savoir

Le polynésien vit dans un continuel présent.

Une remarque avant de commencer. Il est, en fait, assez difficile de résumer ce chapitre, car l'auteur établit une liste de citations plutôt conséquente. Un des objectifs de celui-ci est justement de montrer la permanence d'un certain type de discours sur toute la période qui va des premières découvertes par les occidentaux jusqu'à nos jours. Ne pouvant bien sûr pas tout rapporter, j'ai cru bon de "simuler" cette tentative en sélectionnant les citations qui m'ont paru les plus significatives. Il en ressortira une inévitable raideur que ma lectrice, mon lecteur, voudront bien, après me l'avoir imputée, me pardonner.

Étant donné sa longueur, je diviserai ce chapitre en trois billets.

    a. Constat et relevés divers. L'auteur dresse un premier "état des lieux communs" sur la temporalité polynésienne et souligne l'origine (probable) de ceux-ci.

    b. Thèse de Paul Hodée. L'auteur évoque un texte de Paul Hodée qui s'était donné pour but, très exactement, l'analyse de la temporalité polynésienne. Rigo s'attache alors à montrer la persistence des tropismes relevés au premier point. Celui-ci mentionne notamment une sorte de "faux départs", et précise ce qu'aurait pu être une analyse plus profonde si elle avait été mieux amorcée.

    c. Le temps dans la langue tahitienne. L'auteur clôt le chapitre par quelques considérations sur le couple muri/mua dans l'expression de l'espace et du temps en tahitien.

Le plan étant annoncé, commençons !

a. Constat et relevés divers

Comme le titre du chapitre le suggère, il y a une vision qui sourd à travers les textes depuis Cook jusqu'à nos jours. Cette vision suggère que l'insulaire, enfermé sur son île, son seul monde, ne connaît que l'ici et le maintenant. Pris dans une répétition permanente, il ne connaît pas l'histoire, ni le progrès. Or, rapporte B. Rigo, la découverte de la Polynésie a lieu (à peu près) au moment où s'opère, en Europe, la Révolution Industrielle (dans un sens élargi que l'auteur ne précise pas vraiment hélas). Celle-ci impliquerait une conception du temps comme intrinsèquement liée à la notion de progrès, doublée d'un rationalisme économique et scientiste, où le futur n'est envisagé que sous la forme d'un projet. Cette particularité occidentale se révèlera particulièrement vive lors des premières rencontres avec une culture qui ne partage pas cette conception, du moins, pas de manière évidente. Ainsi, lorsque Cook arrive en Polynésie, celui-ci remarque cette différence qu'il s'empresse d'interpréter comme étant une lacune.
"Plus nous poussions nos investigations sur ce point, plus nous étions convaincus de l'incapacité qu'ont la plupart de ces indigènes à se souvenir ou à enregistrer dans leur esprit l'époque où se sont déroulés des événements passés en particulier s'ils sont antérieurs à dix ou douze mois."
J. Cook, 3ème Voyage in Le voyage en Polynésie, 1777, Jean-Jo Scemla, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1994, p. 304.

Cent cinquante années plus tard, le Docteur Rollin persiste dans cette interprétation "lacunaire" en faisant porter la faute de ce (supposé) défaut de mémoire à la précarité du calendrier lunaire polynésien.
"On comprend qu'avec ce système il leur était difficile, voire même impossible de dater un événement ou d'estimer leur âge ..."

Docteur Rollin, Louis, Moeurs et Coutumes des anciens Maoris, 1928, Éditions Stepolde, p. 242

D'autres, toujours dans une perspective "lacunaire", essaieront d'expliquer cette différence par l'abondance et la générosité de l'environnement naturel de la Polynésie.
"À l'abri des craintes provenant de soucis de la vie matérielle, les Tahitiens vivaient dans le présent et uniquement dans le présent. L'avenir était pour eux un mot vide de sens, et la pensée ne représentait pour eux qu'une suite de noms plus ou moins mythologiques fixés dans la mémoire des prêtres."
H. Jacquier, "Le mirage de l'exotisme tahitien dans la littérature", in Bulletin de la société des études océaniennes, no 73, p. 74, juin 1945.

D'autres, emploieront l'argument contraire, celui de la précarité de leur mode d'existence (et B. Rigo ne manque pas de souligner l'incongruité de l'emploi de deux arguments contraires pour soutenir une même thèse).
"Les sociétés traditionnelles sont souvent sans projet parce qu'elles éprouvent une certaine précarité dans leur mode d'existence, qui les empêche d'anticiper. Cette précarité n'est pas propre aux seules sociétés traditionnelles. On les retrouve chez les exclus et les marginaux de nos sociétés traditionnelles."
J.-P. Boutinet, Anthropologie du progrès, Paris, PUF, 1990, p. 13

D'autres encores, s'appuieront sur l'absence de saisons de l'environnement tropical (entendre saisons d'un climat tempéré, car il y a bien des saisons dans les tropiques).
"La perception du temps n'est pas la même pour les gens des îles que pour les occidentaux où le temps est de l'argent. Le Polynésien vit dans un temps sans saison [...], le temps coule comme de l'eau et seuls les événements majeurs donnent une notion du temps."
Alex W. Du Prel, "Comprendre le Polynésien", in Tahiti Pacifique, n°18, octobre 1992.

B. Rigo continue et cite plusieurs extraits insistant sur l'exclusivité du présent: le polynésien est soumis à ses appétits, incapable de concevoir le futur, il meurt sans crainte, etc.
"Quand on envisage la mentalité du Polynésien, il faut en exclure tout ce qui comporte l'idée d'avenir: elle ne peut même pas effleurer l'esprit de ces jouisseurs pour qui seul existe le temps présent."
T'Stersteven, Tahiti et sa couronne, Albin Michel, 1950, Tome I, p. 259
"Les gens paraissent mourir avec la même insouciance qu'ils ont apportée à vivre."
Paul Huguenin, Raiatea la sacrée, S.D.E.O. (Société des Études Océaniennes), 1902, Éd. Haere Po, Papeete, 1987, pp. 173-174
"Un des traits caractéristiques de la personnalité polynésienne est la tendance à vivre dans l'instant, avec une difficulté tant à conserver le passé qu'à se projeter dans l'avenir; ceci explique un certain manque d'ambition de la part des jeunes, du moins de ce que nous, occidentaux, appelons ambition."
Christine Langevin, Tahitienne, de la tradition à l'intégration culturelle, L'harmattan, 1982, p. 81

Et ce type de discours se voit même réintégré, quoique positivement cette fois-ci, chez certains auteurs polynésiens
"Les Polynésiens appréhendent la vie de tous les jours d'une manière spécifique, pas de la même façon que le ferait un occidental ou une autre communauté homogène, lesquels, eux aussi, ont une manière de vivre particulière. Cet art de vivre polynésien est sans doute la résultante de plusieurs facteurs culturels et de données de l'environnement. [...] Car il s'agit d'une philosophie de la vie très dépendante du temps présent, voire immédiat, dépourvu de contraintes matérielles et temporelles, conduisant à un bien-être instantané, qui conduit à ce que les Occidentaux la joie de vivre, alors que ce serait plutôt le plaisir ou la satisfaction, même le bonheur quelquefois. [...] En ce moment, on peut déduire que nous, Polynésiens, jouissons du présent et que l'avenir est le dernier de nos soucis."
Louise Peltzer, Extraits de la conférence donnée à l'Université Française du Pacifique le 25.11.91 in Tahiti Pacifique n°24, avril 93, pp. 40-41

Cet art de vivre est le fantasme de nombreux occidentaux: Gauguin, Gerbaut, etc. Le mode d'être au temps du Polynésien est certes différent de celui de l'occidental, mais le rapport qui en est fait traduit surtout les regrets et espérances occidentales par rapport au mode d'être occidental au temps.
"Vous ne pouvez, dans vos plus folles imaginations, vous représenter le calme de Tahiti. Le temps même ne semble pas vouloir s'écouler: les saisons n'amènent aucun changement; les années se fondent en une seule, et les époques géologiques sont inconnues. Le soleil va et vient, de même les gens naissent et meurent, mais les restes ne changent pas, ou changent si peu que l'on ne s'en aperçoit pas. Parfois, la pluie tombe, mais aucune tempête digne de ce nom n'approche ici. D'une façon générale, on peut dire qu'un éternel soleil luit sur de non moins éternels cocotiers."
Henry Adams, Lettres des Mers du Sud, 1891, in Jean-Jo Scemla, Le Voyage en Polynésie, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1994, p. 633.

En résumé, la conception d'un temps-progrès (caractérisée par sa linéarité, l'antécédence du passé sur le futur, son historicité, ou encore son futur envisagé comme projet) fut si bien ancré dans les esprits des premiers explorateurs qu'ils interprétèrent une différence d'appréhension du temps comme une incapacité intrinsèque au polynésien, un défaut, une lacune. Ce biais fut si bien partagé par leurs successeurs (et ce jusqu'à très récemment) que ces derniers ont plus essayé de justifier cette incapacité (par la nature, l'insularité, le climat, etc.) que de remettre en question leur tropisme. Ce tropisme pourrait avoir pour origine, selon Rigo, une certaine projection fantasmatique occidentale. Comme le dit l'auteur, la magie des cocotiers n'a pas de sens pour l'insulaire.

Pour ce qui est du résumé de cette première partie, voilà qui est fait.

Aurais-je des remarques à formuler? Je dois avouer que la relative densité des références, ainsi que leur éparpillement dans le temps, est assez significative. Peut-être aurais-je préféré cependant avoir un développement plus conséquent sur certains points. Comme par exemple l'origine de la temporalité occidentale telle que l'auteur la présente (à laquelle les auteurs cités semblent s'y conformer), et notamment sa relation avec la révolution industrielle; car, après tout, les premiers contacts entre européens et polynésiens ont lieu entre le XVIème et XVIIIème siècle (voir ici), soit bien avant la révolution industrielle. Mais comme me l'a gentiment fait remarquer LeCheikh, cette conception occidentale du temps remonterait en fait à la renaissance. Peut-être que Rigo évoque la révolution industrielle en liaison avec le statut colonial de cette région qui s'est accentué, justement, en cette période (?). Sur un autre registre, il aurait été préférable d'avoir plus de précision sur la substitution  des observations occidentales par un fantasme exprimant le poids existentiel du temps-progrès-histoire. Car, il y a là, peut-être, l'origine de l'ambigüité qui tantôt valorise, tantôt dévalorise, une appréhension polynésienne du temps, plus incomprise que véritablement absente. En somme, si l'on joue le jeu en participant volontiers à ce temps-progrès (comme Cook apparemment), on verra chez le polynésien une lacune, tandis que si ce jeu nous pèse (Gauguin, Adams, etc.), on y verra plutôt une richesse. Quand bien même ce noeud me parait très plausible, j'aurais aimé être plus convaincue de son bien-fondé. En tout cas, pour ce qui est de mes remarques sur cette première partie, voilà qui est dit.
S.D.

dimanche 19 octobre 2014

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (1)

Bien que je croule sous d'innombrables brouillons d'articles en cours, et malgré plusieurs promesses faites par ici, j'inaugure, cette fois-ci plus calmement, une nouvelle série de billets consacrés à un sujet qui me touche plus personnellement. Aussi, vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, de déposer au sol les petits artifices, et autres pirouettes, dont j'use et abuse en d'autres circonstances. Et je vous prie, d'emblée, d'excuser le ton un peu grave que pourraient prendre mon propos par la suite.

Je voudrais résumer, sur quelques billets, un ouvrage intitulé "Lieux-dits d'un malentendu culturel" de Bernard Rigo à propos de la Polynésie. De ce livre, vous n'avez sans doute jamais entendu parler, et de cet auteur non plus. La Polynésie, en effet, a ceci de paradoxal qu'elle reste prise dans une certaine confidentialité, malgré sa renommée qui n'a d'égale, peut-être, que la superficie de ses eaux.  Dans son ouvrage, il tâche de démêler parmi la foule variée des textes portant sur cette région les fils les plus tenaces, les images récurrentes, ou, plus précisément, le mode de répétition et de déploiement de certains thèmes qui ont nourri, jusqu'à aujourd'hui, l'image de la Polynésie. C'est-à-dire en somme, selon les termes de l'auteur, dresser un état des lieux communs sur la Polynésie.

Se faisant, on comprend dès lors qu'il y a deux tâches simultanées dans un tel projet. D'une part, il y a évidemment une nécessaire synthèse doxographique: faire l'inventaire méthodique de ce qui a été dit sur le sujet. D'autre part, puisqu'il s'agit d'étudier des discours portant sur les Polynésiens, il faudra également situer les locuteurs dans ces jeux de paroles.

B. Rigo a-t-il accompli ce projet ? C'est ce que j'espère pouvoir découvrir en présentant ici les grandes lignes de son argumentation. Je me contenterai, la plupart du temps, d'un simple résumé de son propos; quoique je me permettrai sans doute quelques commentaires si l'occasion se présente.

Pour commencer, je vous présente d'emblée un des textes citées par B. Rigo au début de son ouvrage. Il s'agit d'un extrait de la Relation du voyage fait autour du monde (années 1769, 1770 et 1771) de James Cook.
"Il n'est pas étrange que le chagrin de ces peuples sans art soit passager, et qu'ils expriment sur-le-champ et d'une manière forte les mouvements dont leur âme est agitée. Ils n'ont jamais appris à déguiser ou à cacher ce qu'ils sentent, et comme ils n'ont point de ces pensées habituelles qui sans cesse rappellent le passé et anticipent l'avenir, ils sont affectés par toutes les variations du moment, ils en prennent le caractère, et changent de dispositions toutes les fois que les circonstances changent; ils ne suivent point de projet d'un jour à l'autre, et ne connaissent pas ces sujets continuels d'inquiétude et d'anxiété dont la pensée est la première qui s'empare de l'esprit quand on s'éveille, et la dernière qui le quitte au moment où l'on s'endort. Cependant si, tout considéré, l'on admet qu'ils sont plus heureux que nous, il faut dire que l'enfant est plus heureux que l'homme, et que nous avons perdu du côté de la félicité, en perfectionnant notre nature, en augmentant nos connaissances et en étendant nos vues."
Selon B. Rigo, ce texte illustre quatre affirmations majeures qui parcourront dès lors tout le discours occidental.

  1. Le Polynésien vit dans le temps présent.
  2. Le Polynésien est un grand enfant.
  3. Le Polynésien est versatile.
  4. Le Polynésien est un être superficiel.
Ces quatre points sont bien sûr liés, et chacun fait l'objet d'un chapitre spécifique dans l'ouvrage. Je résumerai le premier d'entre eux dans le prochain billet. On peut cependant dès à présent noter que de chacunes de ces affirmations, certains pourront tirer tant une valorisation qu'une dévalorisation. Ainsi, le Polynésien vivant dans le temps présent,  jouit d'un bonheur immédiat que n'encombrent aucuns soucis portant sur l'avenir. Mais vivant dans le temps présent, il n'a aucune mémoire, et aucune ambition. Cet exemple montre que chacun des points évoqués ci-dessus est moins un jugement achevé que le point de bascule d'une ambigüité toujours branlante.

Enfin, et je terminerai ce billet introductif sur ce point, on remarquera que des discours charpentés de la même façon ont également été prononcés à l'égard d'autres "altérités": la femme, le noir, etc. Aussi peut-on y voir l'indice d'un possible tropisme, une déformation de l'image dont la cause est moins dans l'objet visé que dans l'oeil de celui qui vise.

Scons Dut

PS: Quant à savoir ma relation avec ces questions, ma situation personnelle, je laisse le soin à l'imagination de ma lectrice, de mon lecteur, de former les suppositions qui lui allègeront le coeur autant que possible. Un indice cependant. Chez une personne qui très tôt eût à répondre au souci de la mémoire, il bouillonne comme des bulles de pudeur à la surface desquelles miroitent les éclats d'une brume qui peut-être fut une, qui peut-être ne fut jamais.

mercredi 20 août 2014

Harangue

Chère lectrice, cher lecteur,

Aujourd'hui n'est pas tout à fait commun aux autres jours qui jalonnent et jalonneront mon existence. Car, aujourd'hui, je prends un risque. Ma lâcheté, cependant, m'impose de ne point revêtir la même voix qu'à votre habitude. Aussi, emprunterai-je le titre pleutre et grossier d'une ancienne mâle rencontre, Tyron. Il va de soi que le lui rendrai en temps, et en heure. Car, on suffoque sous la face hirsute d'un ours assassiné à l'instant.
S. D.

Harangue

(Tyron) Je ne mettrai pas de majuscule à nature. N'a-t-elle pas déjà assez de prestige ? Et pour quels faits, pour quels gestes, le lui accorde-t-on ? Aucun ! Voyez simplement qu'elle autorise, sauvage, la monstruosité ! Êtes-vous trop abatardis pour ne pas vous étonner de ce que cet arbre-ci, au milieu de ce verger gorgé d'oranges et de parfums du soleil, se voit recevoir, pour unique lot, l'infécondité incurable ? C'est la nature qui la première donnât à ce monstre sa possibilité d'être.

Ô, comme je pleure sous ton feuillage, arbre idiot. Comme je tremble lorsque je vois tes racines puiser à mes larmes une amertume plus douce que ta sève.

Indifférente nature, oublieuse nature. D'une paupière à peine ouverte, tu meus les choses, et tu graves dans l'éternité le malheur de cet arbre. Oui ! Dans l'éternité ! Cet arbre infécond, lorsqu'aura tourné le ciel de sa vie, plus rien ne chantera à son ombre. Et cette ombre, aussi légère qu'elle puisse être, sera la marque éternelle de ton insouciance. Puisque ce monstre eût pu ne jamais voir le jour, tandis que, désormais, et pour l'éternité, cette ombre ne peut plus ne pas avoir été l'ombre d'un monstre. 

Ah, nature, comme je te corrigerai bien ! Comme j'ordonnerai à tes paupières l'ouverture maximale, comme les pêcheurs aux huîtres du fond des mers ! Comme je plierai les muscles de ta nuque pour que s'éclaircisse devant ta face nouvelle l'opaque flot de l'abysse, où sédimentent en couches incestueuses les miasmes coulés de ta lèvre dormante ! Vois bon sang ! Comme tu fais le mal là où je veux le bien !

(Nature) Ta gueule, Tyron. J'ai les yeux bien ouverts. Je ne fais pas de monstre. Alors, Tyron, ferme bien ta grosse gueule pleine de dents !

***

Étrange chose. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle intervint. Gloire lui soit rendue. Pour ma part, j'ai jeté le cadavre de l'ours aux cuves d'un centre de traitement des eaux usées.
S. D.

dimanche 15 juin 2014

Collier de perles

J'ai à ma nuque, un collier de perles noires
Qui chaque année, s'allonge, s'allonge ...

Je me rappelle encore la triste circonstance où la première me fut donnée. C'était une grande maison de bois, remplie d'une foule silencieuse, que balayait l'embrun salé d'un ciel morne et gris. Un oncle - qui était-ce ? - reposait.

J'ai à ma nuque, un collier de perles noires
Qui chaque année, s'allonge, s'allonge ...

Une autre fois encore, c'était un jardin aux coqs rouges, planté de manguiers en fleurs.  Une foule pareille, mais à l'allure plus familière, comprimait en son flux les soupirs des oiseaux. Un ciel pur siégeait sur  un front de marbre.

J'ai à ma nuque, un collier de perles noires
Qui chaque année, s'allonge, s'allonge ...

Je n'ai pas vu, pour la suivante, les visages que cachaient deux océans et le monde nouveau. Mais je répondais à la note continue d'une voix éteinte. Les airs en lambeaux flottaient sur des épaules. Et l'écran de l'exil marquait son épaisseur.

J'ai à ma nuque, un collier de perles noires
Qui chaque année, s'allonge, s'allonge ...

Ce sont des pendules qu'alourdissent des faux. Dis-moi, que veux-tu, vieille Huître ? crois-tu rétablir une juste mesure par ces accrétions ? J'ai à ma nuque, le collier de tes perles noires, que chaque année, tu moissonnes, tu moissonnes: elles pèsent à ma poitrine leur rotondité de planète. Soit ! Alors, je tirerai vers ta gorge les lames arrachantes de ta coquille ! Et je pèserai sur ta nuque la masse noire de mon âme !

Corrosive Scons Dut

samedi 14 juin 2014

Naissance

Je suis venue au monde comme une boule de pâte. Sans yeux, sans oreilles, sans bouche, sans peau.

Alors je pousserai deux yeux, deux oreilles, une bouche et une peau. Et je pousserai encore des yeux, et des oreilles, et des bouches et de la peau. Un régiment de dent dans les plis des auricules. Et des plaques de papilles, des forêts de cils, aux lacs de cornée. J'accrocherai à mes omoplates mille et une membranes, ailes d'où scintilleront, au fond du noir, les regards vifs de chauve-souris étonnées. Je pousserai encore tous les sens manquants, pour compléter mon état.

Comme les vastes cercles que tracent les aigles de l'azur, je concentrerai dans mon rayon constant, l'amplitude de la grande bille bleue. Je percerai son sein pour que s'écoule, à la surface de ma perception, les résonnances profondes des oiseaux hypochtones. Ces anges de silices, aux flèches d'une cathédrale engloutie, souffleront, dans leurs syringes nickelés, le chant du réveil. Et des peuples magmoïdes s'élèveront. Et ils pousseront des îles au vaste bleu.

Et j'absorberai, d'une manière complète, cette beauté naissante, par l'agrandissement final de mon être: à devenir Béance


S. D.

Ma lectrice, ou mon lecteur, me pardonnera, je l'espère, l'omission du point final. Je n'ai pas osé clore le bec au Chaos.

lundi 14 avril 2014

Qui est S.D. (2)

Salut.

Il faut que je vous raconte. J'avais quatorze ans. J'ai grandi dans une ville, vous savez. Une toute petite ville dans une île trop petite. Alors elle paraissait grande. Et plus encore à une jeune ado de quatorze ans.

Bon. Je marchais, tranquillement, en retour vers chez moi. J'avais pas de scoot. Trop jeune, trop dangereux, etc. Il y a trois kilomètres du collège jusque chez moi. J'avais insisté pour rentrer à pieds. Comme ça, je pouvais chaper l'école. Aller à la plage, regarder la mer avec les copines (boire des bières chaudes aussi).

Alors, donc. Je marchais un soir. C'était seize heures à peu près. Je portais des savates (ça se dit pas tong). Short jean court et débardeur. Comme tout le monde.  C'était en décembre. Là-bas, ça veut dire saison chaude et humide. Donc il fait chaud, on transpire beaucoup. Il pleut souvent, mais de l'eau chaude. Ce soir là, il pleuvait pas. Je suais, jusque dans mes savates. La poussière collait sous mon talon, entre les orteils, comme des petites flaques de boue. En plus, ça grimpe pas mal pour aller chez moi.

Je suis passée devant la rue des écoles. Il y a le café du commerce. Plein de vieux qui boivent trop tôt. Les vieux les plus vieux jouaient aux dés entre deux toyota hilux. Des jeux d'argent. J'aimais pas passer par là.

Sur le chemin, y a aussi les clôtures pas bien fermées, avec des chiens fâchés. Oui, y'en avait un, je m'en rappelle. Gigantesque ! Même avec le portail fermé. Il pouvait poser sa tête par dessus. Mais il était pas très méchant. Il était trop âgé. Je sais pas ce qu'il est devenu.

Aussi, il faut passer devant l'hôpital. Il y en a quatre, des hôpitaux gros comme lui. Mais, lui c'est le plus ancien. J'avais déjà visité cet endroit y a longtemps, mais je m'en souviens pas trop. Sauf peut-être l'odeur chimique. De pomme verte. Y'a pas de pomme, toute façon, sur l'île.

Par contre, y a bien des voitures. Enfin pas tant que ça, mais le réseau routier est mal foutu; c'est toujours bouché. J'avais donc des flaques de boue transpirée sous les pieds, et des volumes de gaz d'échappements dans les poumons. Heureusement, qu'il pleuvait pas.

Donc trois kilomètres, dont un bon kilomètre en montée. Et, dans cette montée, un virage. Au bout de la courbe, on peut monter sur un muret. On voit alors toute la ville, ce qui reste du lagon sous le port, et l'océan tout autour. Jusque là où se couche le soleil.

Voilà, c'est à peu près à ce moment là, que j'ai réalisé que je n'avais plus aucuns grand-parents.

vendredi 11 avril 2014

Tyrogonie

Edmon
Qui tombe tombe deux fois ...

Le voici donc, Edmon, l'être qui a pour visage un miroir d'une année de côté. L'être qu'on voit mais qu'on ne peut regarder, abyme de tous les êtres. Qui est-il ? Femme, Homme, Amibe ?  En quel temps, s'il n'est le temps, est-il né, l'être au nez brisé ?  Toutes les questions des amoureux, ses prétendants, de Joboah, le deuxième, c'est ici qu'ον nous répond. Lui l'an Zéro, est né au pays Noétique, en l'année ronde, son nom l'indique.  Le mirroir d'abord, car c'est le Verbe, la surface qui vient avant l'intérieur, avant l'extérieur, la surface qui réfléchit. Le Je du prince, premier des êtres, le Je des autres, et c'est le même. Il est né n'ayant qu'une seule face, et la lumière revenante révéla la seconde.

Edmon n'est pas lisse, il a chuté, on l'a poussé, il est seul ! et alors ?! Il s'est brisé, comme un oeuf. L'effroyable souffrance du premier être qu'éprouve la première douleur. Le crime pèse et ouvre l'histoire de cet être, devenu Anthrope, brisé par la honte de s'être vu se voyant se voir se voyant vu par lui se voyant voir lui-même. Il avait grandi sa main pour toucher l'image, et se toucha, lui, l'image de l'image, et se poussa hors de son côté, et tomba de l'autre côté. Et se brisa.  C'est décidé, il se vengera.

Joboah, son amant, rapporte ici l'histoire de l'Edmon, l'univers de l'Anthrope au nez brisé par lui l'être pousseur qui tua et se vengera. Car il n'est plus seul, puisqu'il est brisé. Les parcelles d'Edmon sont autant d'Edmon, mais voici venir la plus féroce, celle qui se nomma avant toutes les autres.

Versuni

Ô comme elle est belle
La douce Versuni.
Ô combien je veux
Sa pure transparence.
Qui ôte ses ailes
À cet ange infini ?
Qui souffre le feu
Et qui hurle Vengeance !

La voici donc,  Versuni, l'être d'un débris ôté au visage d'Edmon. Elle est la gauche de celui qui est droit, l'être qu'on regarde mais qu'on ne voit pas, sombre ciel sur tous les êtres.  Elle porte en son sein l'azur désinvolture. C'est qu'étant transparence, elle est toute entière nue, elle, l'être sans couleur.  Ce qu'elle enlève au surface, elle le rend en volume.  De la peau miroir du prince Edmon, elle fit l'épaisseur de l'espace et du temps.  Elle fait pour la lumière une formidable prison, pièce close sans mur où les voyages sont libres. Edmon qui était le point n'est plus qu'un centre parmi les centres du sein de Versuni, maintenant l'enveloppe du premier des êtres, de l'être au nez brisé. Le singulier est mort en pluriel.  Et c'est elle qui en est la cause !  

Mais c'est qu'elle l'aime, le bel Edmon, depuis le début, elle l'aime. Et lui, le fou, le traître ne l'a pas vu. Il avait grandi sa main pour l'approcher. C'est elle qu'il voulait toucher. Lorsque son doigt, index d'airain, vint la toucher, l'étincelle les firent tomber. L'effroyable poids du premier être qu'éprouve la première pudeur. Elle, qui était lui, qui s'entendait entendant s'entendre s'entendant entendu par elle s'entendant entendre elle-même.  Pour couvrir son coeur, elle fait une nuit. Son coeur, c'est l'Anthrope, ce traître, ce fou. Et elle l'enveloppe, l'étreint et s'étend, pour qu'aucune autre parcelle, du corps d'Edmon, n'échappe à son filet d'espace et de temps. C'est décidé, elle ne lâchera pas.

Joboah, son tendre ami, rapporte l'histoire de la belle Versuni, la plus douce des parcelles tombée par lui, l'être au nez brisé. Lui, qui maintenant est prisonnier de l'infini, et elle, transparente, gardienne de la nuit; ils s'aiment ! enfin ! d'un amour soleil, pomme d'ombre et de lumière, qui, chaque jour, chante le matin et le soir meurt, assassiné. Mais qui tuent l'astre revenant ?! Des deux plus grand morceaux de la coquille brisée, sont sortis, elles sont étincelantes, quatre armées des terres et des eaux, des feux et des vents.

Moi, l'armée des airs
Qui siffle dans les cages
Je suis le fil de rage
Où pendent les mères !
Moi, l'armée des flammes
Qui brûle dans vos coeurs
J'arrache le bonheur
Et mange vos âmes !
Moi, l'armée liquide
Qui coule vos vaisseaux
Je vous noie vermisseaux
dans des boues putrides !
Moi, l'armée d'acier
Qui creuse les cavernes
Je jette dans vos cernes
Vos corps émaciés !

Ô trembler, il faut trembler ! Voici venir le fils tueur de père et tueur de mère, mangeur de frère, le rejeton des éléments. Les quatre armées, elles sont étincelantes, l'ont engendré. Il porte en lui la brisure originelle. Des deux plus grands morceaux de la coquille brisée, il s'est fait un corps et une âme qui jamais, diaboliques, ne se regardent. Pour former son corps, ils mélangèrent l'acier des cavernes aux fanges des vers. Pour gonfler son âme, ils soufflèrent ensemble les flammes de la haine et les vents de la fureur.  Il est la lutte constante des quatre armées du globe. Il est monstre de discorde, bête de l'immonde. Chaque région de son être renferme, il est putride, le fiel des vessies et l'immondice intestin. Tout y est panse, feuillet et caillette.  Tout est mâché, ruiné et rejeté. Ses bouches, gouffres affreux, engloutissent ruisseaux et mers, et vomissent fleuves et océans. Son être coagule, comme le sang à l'air frais. Mille vers le rongent, petits léviathans, et rejettent, repas de demain, leur repas de la veille.  Sa masse n'est pas dense, il ne connaît pas le plein. Cavernes et cratères sont les yeux de cet être, et dans ces immenses gouffres, et dans d'immenses vasques, on voit ronfler, terribles sont ces soeurs, poisons et venins.

Tout en lui poursuit la guerre des quatres armées qui furent ses mères. Par l'armée des terres et l'armée des eaux, elles sont mercure et alcool, lui, l'être perfide, est pâte dur et pâte molle. Par l'armée des flammes et l'armée des vents, elles sont furieuses, résident les béances et les pestilences.  Il mêle au lait de sa chair, le sang des chenilles, et, prince de présure, les mâchent en bouillie. Son souffle tiède, son souffle fétide, pend en long filet sa salive humide.  Il est l'horrible et l'insondable, l'ombre infinie du pays des contraires. Ce qui est oui y devient non, au dur succède le mou, on y confond le blanc et l'écarlate, et le coeur avec la rate.

Cet être, c'est le Galactre, l'infâme fromage des temps anciens et des temps futurs.  Ses fils seront pendus, et ses fils chanteront. En longues viscères tordues, on les verra sourire sur les étals des marchands. Il est l'ulcère de tous les ulcères. Il est tueur de père et tueur de mère. Il broie dans sa caséité les amours soleils et les divinités.  Il tue chaque jour la pomme de lumière, et y insère toujours plus gros, le ver de l'ombre. Ô comme je vois maintenant briller, en lettres de fourmes, le nom du galactre, le nom de ce fourbe, le monstre de lait et la bête de sang. Il hurle maintenant, il faut l'entendre, c'est le Tyron !

Scons Dut

NDLR: Le Galactre est un monstre   de la mythologie du pays des Gnolins. Il est généralement représenté sous forme de gruyère, bien que le gruyère ne soit pas à l'origine   un fromage de cette région. La légende veut qu'à chaque fois qu'un   de ses trous est comblé, deux autres s'ouvrent.


jeudi 10 avril 2014

L'Inacheval

Et c'est ainsi que S. termina son oeuvre Inacheval. Il était temps pour elle de vendre cette sueur. Mais par où commencer ? Elle appela son amie, Irisa, pour lui demander conseil. À ces suppliques empressées, Irisa décrocha le sourcil, et lui répondit ces mots ailés:

- Et comment ? Déjà ! Ta plume galopante vient à peine de souffler son point final, que tu demandes déjà leurs avis !

Il fallait la comprendre, lui intima S. Et elle lui expliqua les raisons de cette hâte. Elle n'avait plus un sou. Sa poche avait bien su la contenter tant qu'elle était pleine. Mais rien ne se perd et rien ne se crée, la matière première de toute création est la nourriture, et elle-même est produite par l'argent. Celle-ci, parmi toutes ses raisons, était la plus profonde.

- Mais enfin, rétorqua Irisa pour la rassurer, je peux t'aider pour ça. Tu sais bien que l'or vibre dans mes cheveux, et que c'est moi qui dicte aux hérissements de la mer sous le soleil sa variété moirée.

Oui, elle savait, soupira S. Mais elle insista, elle la supplia de la conduire à la Chambre. C'est là en effet que sont jugées ces affaires. Mais la chose n'est pas aisée, car la Chambre se divise en trois sections: la Porte, la Table et le Lit. Chacune d'elles est opérée par un magistrat. Le Portier ouvre la Porte et le Tablier entretient la Table.

- Très bien, céda Irisa, je t'y emmènerai. Rejoins-moi au Coucher du Jour. Je t'emporterai au doux sifflement du Zéphyr à travers les pins noirs. Nous atteindrons la Chambre avant que les Pléïades plongent leurs blanches nuques dans les roses marines.

Mille merci ! éclata S. Elle enfila ses charentaises prises au printemps, agrippa son flottement d'été et débarqua bien trop en avance au bonheur du rendez-vous. Elle eut le temps de ressasser en son coeur les motifs de son action, ainsi que les sentiers battus par son Inacheval, et les mille peines qui avaient assailli son enthousiasme. Elle comptait bien tout leur raconter. Comment, à l'appel d'un geste perdu, elle entama le voyage dont elle ne reviendra jamais. Comment elle perdit l'éclat de ses yeux, la vigueur de ses membres, et tous les autres, compagnons si tendrement aimés! Comment, enfin, au péril de ses plumes, elle but un jour l'eau d'une source noire dont elle oublia le nom. Ah oui ! Décidémment, il fallait vraiment qu'elle leur racontât !

Les Pléïades défirent l'attache de leurs soies, et plongèrent au creux des vagues parfumées. Alors, le Zéphyr frappa de son sabot le marbre éclatant de la Chambre. La Bourrasque s'éleva, et comme la fumée sort du naseau brûlant des chaînes à vapeurs, de même, Irisa s'éfila hors du char, pour y déposer S.

- Salut, Portier ! tonitrua Irisa, un peu hésitante (ce n'était pas son habitude). Veux-tu bien accueillir une amie qui m'est chère ? Elle a beaucoup fait, et veut vous raconter son Inacheval.

Le Portier grinça sa dent de plomb sous la cheville. La tête baissée, dos contre la Porte, il faisait peser ses larges mains sur le levier devant lui. Il grommelait. Ce n'était pas l'heure. Et puis, il était tard. On ne pouvait pas déranger la Chambre comme ça. Il était fatigué. Ses épaules sont lasses. Les années, tous les jours, lui roulent sur le dos.

- Suffit, Portier ! décapa Irisa, plus sûre. Ne viens pas froncer devant nous les plis de ton marbre ! La tonne que tu emploies doit céder. Elle ne peut être aussi grave que ce que j'apporte ici: un ventre affamé !

Oui, gargouilla S. Elle ne s'était nourri jusqu'ici que des vapeurs d'encres de seiches, et d'insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. C'est tout juste ce qu'il fallait en compte de protéines pour soutenir la marche de l'oeuvre. Mais lorsque les ailes gauches des pilotes eurent touché le socle du navire, et que les seiches eurent fui l'épuisette vers leur repaire, c'est-à-dire, lorsque le point final fut accosté, elle sentit monter en elle le contraire de la satiété. Dans un corps qui avait enduré tant de choses déjà. Le Portier comprenait (n'est-ce pas ?) qu'elle n'avait plus le choix. Elle lui raconta les pointes fulgurantes des volcans, et le sifflement des laves sur les peaux. Elle lui expliqua la propagation des ondes amères, et les réverbérations tristes. Et, elle lui dit l'enclume des pierres à mica et leur compression tectonique.

Ceci acheva de convaincre le Portier (deux larmes coulaient sous son oeil). Il actionna le levier. Le cylindre, sur son granit, chut, et le battant s'écarta du chemin. Irisa invita S à s'installer près de la Table.

- Salut, Tablier ! chanta Irisa.
- Salut, Irisa ! sourit le Tablier. Je voyais bien dans mes équerres que tu reviendrais me voir ! J'ai tracé pour toi des bouquets de cercles au compas.
- Oh ! Gentil passereau ! Ne calcule pas mes révolutions; tu sais bien que tes rayons tracent les lignes quand les miens étalent les couleurs.
- Mais tu ne refuseras pas ces gravures ! Vois comme la pointe d'argent, par mille égratignures, a su piquer dans la plaque de cuivre les lignes de tes fines chevilles.
- Oh, charmant Tablier, rit Irisa. Cessons ces badineries. Veux-tu plutôt m'accorder une faveur ?
- Bien sûr ! En toute chose qu'un angle bissèque, ou qu'une gradation mesure, je peux répondre. Tu connais mes balances infaillibles !
- Alors tu ne feras pas mentir la rectitude ton esprit, lorsque je te présenterai les voeux de ma tendre amie.

Salut, Tablier; répéta S. Le Tablier, qui jusqu'alors portait bonne mine, s'étonna. Combien mesurait S ? Sa hauteur, sa taille. Quel profondeur avait S ? Quel était le total des degrés qu'elle avait tournés ? Et le poids de sa peau, le poids de ses os. Et puis, le volume de ses poumons. La quantité de minutes que les souvenirs de S versaient sans cesse. Et l'épaisseur de son ombre.

Elle répondit à toutes ses questions. Et après que les dimensions de son être furent énumérées, elle rapporta son Inacheval. Et elle répéta ce qu'elle dit au Portier. Elle le répéta plusieurs fois; pour l'enregistrement. Et la pointe d'argent creusa dans les plaques de cuivre les lits des fleuves de feu volcanique, les séquences mélodiques de l'éclatement des roches, et le chiffre barométrique de la force tellurique. Elle raconta aussi ce qu'elle n'avait pas dit au Portier. Elle dit les visages sur les plages. Le nombre de faces levés vers l'azur du ciel quand la mer drossait le long des dunes jaunes, d'autres dunes venues d'ailleurs. Elle décrit l'odeur des crèmes sur les peaux brûlées, et la poussière dans les rues du vieux port. Et l'huile des moteurs, et l'huile des explosions, et aussi le camphre dans les voiles de safran.

Toutes ces choses pesaient sur les plaques de cuivre. Et la circonférence du coeur du Tablier enfla. Il frotta ses gravures à l'eau vive, et les déposa dans leurs fourreau chamelé. Bien ! dit sa bouche, tandis qu'il restait silencieux. D'après les trajectoires des orbes, et bon gré le solde des colonnes de la Table, il approuva S. Il ajouta cependant:

- Chère Irisa, quels sont ces mots perceurs des coques des amandes ? ce que tu me portes là est plus que je ne peux supporter. J'ai bien compté le creux de ce ventre affamé, et je ne vois aucune raison de ne pas la conduire au Lit. Tu sais bien pourant, Irisa, que tu ne pourras pas l'accompagner. Aucune lumière ne peut pénétrer l'enclos des brumes. S peut partir. Assurée. Son rapport a été enregistré.
- Oh je sais bien, tendre ami. Je te remercie, et te promets, en échange de ce service, de jeter dans le ciel des boucles de mes cheveux; les meilleures, celles qui forment un huit. Car il faut déjà que je reparte.

S s'étonna.

- Ne t'inquiète pas, répondit aussitôt Irisa, tu n'as plus besoin de moi.

Et elle s'échappa comme le vent sous une aile.

Le Tablier se rassit sur sa chaise de bois. Et par un angle calculé, en une même posture, il salua la lumière, et indiqua le Lit.

S passa derrière le voile. Elle se tenait près du Lit. Elle ne reconnut pas tout de suite celui qui l'occupait. Il était allongé, inflexible. Ajusté, comme Procuste. Lourd aussi. Lorsqu'il l'aperçut, et pour lui libérer un espace à sa mesure, il se déplaça. Comme peut se déplacer une caravane de planètes alignées. Elle s'allongea dans l'interstice, et tout en fixant les nues au-dessus du Lit, elle souffla.

- Salut, Temps ... Je n'ai pas encore parlé jusqu'ici ... sauf pour rapporter mon Inacheval. Irisa m'a mené jusqu'à toi. J'ai sous le bras les plaques de cuivres où sont gravées mes empreintes. Je suis un peu fatiguée, tu comprends. J'ai traversé tant d'épreuves. À la suite d'un geste manqué, j'ai perdu l'éclat de mes yeux, la vigueur de mes membres, et tous les autres, mes compagnons si tendrement aimés. J'ai bu l'eau noire d'une source. Et j'ai oublié son nom. J'ai goûté les vapeurs d'encres de seiches. J'ai cueilli les insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. J'ai vu les fulgurances des volcans, et j'ai entendu la plainte des laves sur les peaux. J'ai visité le foyer des ondes amères, et j'ai vibré sous leurs réverbérations tristes. J'ai soutenu l'enclume des pierres sous les plaques. J'ai aimé des visages sur les plages. J'ai rempli mes poumons de leurs regards vers le ciel. J'ai reçu les dunes que la mer apportait. J'ai appliqué les crèmes sur les peaux brûlées. J'ai marché les rues du vieux port. J'ai frotté les barbes de poussière. J'ai oint les moteurs et les explosions des huiles d'un vieux palmier. Et j'ai soufflé le camphre de Barus dans les voiles de safran.

Dis moi, ô Temps, n'ai-je pas assez vécu ?! La cause de ma venue, c'est ce ventre affamé. Tu sais bien qu'il faut de l'argent pour produire la nourriture. Mais ce ventre a déjà tout goûté, et réclame un métal plus précieux ! Plus précieux que l'argent, plus précieux que l'or, que toutes les cathédrales que la terre roule en son sein. Tu es le seul, m'a-t-on dit, à pouvoir m'aider.
Voudras-tu rassembler ce qu'il convient pour me donner ta réponse ?

En attendant, laisse-moi, je te prie, profiter quelque peu de ce lit. Il y a bien longtemps déjà que mes yeux ne se sont pas fermés. Je veux scruter l'ombre de mes paupières. Pour déloger la poussière jaune à la source de mes larmes ...

Étrange sensation.

Je ne vois plus la teinte orangée, ni les pétioles de veines bleues. Le grain d'or a disparu. La source noire s'est tarie.

Je n'ai plus faim.
Scons Dut

mardi 5 novembre 2013

Essai de fable

Le Sable

Deux enfants, habitants du désert, sont assis à l'ombre d'un palmier en fleur. Un fier soleil inonde la vaste plaine d'une lumière blanche comme le lait. Le premier enfant, Apalh, lève les yeux vers le ciel bleu et prend la parole.

- Dis-moi, Veth, connais-tu ce peuple dont on raconte qu'il vivrait près d'un désert étrange ?
- Leur nom, je ne m'en rappelle plus et leur histoire, je ne la connais pas.
- Le sable surtout est d'une nature très différente. A distance, celui-ci semble être un miroir du ciel. Mais essaie seulement d'en ramasser une poignée et tu verras ses couleurs disparaître. Il devient comme un crystal pur posé au creux de la main.
- Vraiment ?
- Oh, ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus surprenant. On raconte que personne ne peut poser le pied sur ce sable sans se faire dévorer. Lentement, une bête inconnue, comme tapie sous la surface, tire à elle pierres, animaux et hommes. On les voit se débattre, et disparaître. Leurs voix retentissent, et l'instant d'après, elles aussi sont avalées.
- Oh !
- Attend ! Seul, un animal survit aux assauts de ce monstre. Il peut courir ce désert, plus rapidement encore que nos chars à sept chevaux. Douze hommes, au moins, peuvent le monter ensemble. Docile, il obéit à leurs ordres aussi promptement que le pied d'un marcheur. Lorsque ses maîtres ont fini leur affaire, ils le ramènent près de chez eux, hors de ce désert. L'animal dort, et les hommes prennent grand soin de lui.
- Mais quel besoin ont ces hommes de courir un si grand danger ?
- Veth ! Le ventre, mon amie, le ventre ! Ce désert si hostile donne aussi à ces hommes leurs pains. Mais de même que nous labourons nos terres, de même ces hommes travaillent leur désert. Ils y jettent de longs filins auquels pendent quelques offrandes. Le monstre les attrape, les tire à lui, et selon son humeur récompense les travailleurs de petits pains vivants. Il faut la voir frémir cette nourriture vivante !

Un long silence suit. Puis Veth, intriguée, s'interroge:

- Apalh, rien ne va dans cette histoire.
- Et pourquoi donc ?
- D'où la tiens-tu ?
- Tu connais mon oncle, et tu sais quel voyageur il fut !
- Celui-là même qui nous fit monter au sommet des palmiers. Crédules. Il nous convainquit que ceux-ci abritaient un miel sans abeilles.
- Ah, bien sûr ! Quelle aventure ! Des scorpions au lieu du miel.
- Nous le remercions encore. Mais alors, n'est-ce pas là encore un de ses tours ?
- Oh non ! Car ce n'est pas qu'à moi qu'il racontait cette histoire, mais à l'assemblée tout entière. Qui plus est, d'autres le soutenaient, et pas les plus extravagants.
- Et comment faire alors ? nous qui ne pouvons partir vérifier ses dires.
- Tu compliques tout.
- Mais Apalh, nous aussi, nous avons un désert. Nous aussi nous soignons nos bêtes pour le traverser. Et nous aussi, en quelque sorte, nous fouillons le sol pour y trouver notre pain; le coup de soc est l'offrande.
- Et bien ?
- Et bien, comment se fait-il que de chacun de ses éléments, la nature ait fourni deux types. Le premier que nous cotoyons. Le second que ton oncle nous rapporte. Il faudrait admettre, par exemple, plusieurs sables aux propriétés forts distinctes. Est-ce encore du sable que ces choses si différentes ?

Un silence, plus long encore que le précédent, s'installe. Apalh, troublé, termine:

- Mais que veux-tu, Veth ? Nous n'avons que du sable ici.
Scons Dut

vendredi 26 juillet 2013

Théorie des Eléments chez Cadipso

Prolégomènes à la Combinatoire des Qualités Secondes

1. Présentation

Cadipso est décidément un poète bien étrange. Les Prolégomènes à la Combinatoire des Qualités Secondes (PCQS) forment un petit opuscule en marge de ce à quoi l'écrivain habitue ses lecteurs.  Quoique, le poême précédent montre assez clairement son goût prononcé pour les labyrintes ... Et peut-être s'agit-il de cela ? Voilà une chose qu'on ne pourra décider qu'au terme de cette enquête.

Les PCQS prennent la forme d'un court traité didactique qui entend exposer au public une méthode sûre et claire de combiner certaines images en vue de produire un effet poétique plus ou moins marqué. Et Cadipso ajoute aussitôt "dans les limites qu'impose la raison au saisissement des impressions envolées". Comme son nom l'indique, l'ouvrage semble se donner pour tâche de tracer l'esquisse d'une sorte de physique des qualités secondes. La qualité seconde est une notion qui s'oppose à celle de qualité première. Pour dire les choses assez sommairement, je dirais que la physique telle qu'on la pratique au lycée, à l'université et ailleurs se préoccupe la plupart du temps (ami·e·s physicien·ne·s ?) des qualités premières, c'est-à-dire des qualités qui ne sont pas perceptibles par nos cinq sens, et qui pourtant sont les principes desquels découlent toutes nos perceptions. Ainsi, la boule de cire offre sous mes doigts une pâte tendre et malléable que je peux pétrir autant qu'il me convient. Mais dès que je la soumets trop longuement à la flamme d'une chandelle, je la vois se nourrir de chaleur et se liquéfier. Je ne sais plus qui s'étonnait (citation approximative): "Serait-ce donc Protée pour changer ainsi de forme au point de paraître méconnaissable ? et serait-ce encore Protée quand Protée change sans cesse ?". La physique répondra que les qualités premières de la boule de cire ne sont ni dans sa solidité molle, ni dans sa fluidité, mais dans le nombre et le mouvement des particules qui la composent. Cette solidité s'explique par une compression plus importante et un mouvement moindre de ces atomes, tandis que la fluidité accrue de la cire exposée à la chaleur est induite par l'agitation plus grande que suscite ce gain d'énergie. Et c'est une belle chose que de formuler les choses ainsi, lorsqu'il s'agit de chercher dans la nature des lois pour soumettre les non-humains.

Cette physique explique ainsi les qualités secondes en fonction des qualités premières. Mais il n'est pas certain que cette explication épuise les enchaînements subtils que renferment ces qualités secondes. Le nombre et le mouvement des particules expliquent-ils le regard amusé et le plaisir de pétrir une pâte rouge qu'on sent petit à petit fondre sous ces doigts ? Ce que Cadipso nous dit, et d'autres l'ont dit avant lui, c'est qu'il faut une physique des illusions, une mécanique des impressions. Cadipso avoue toutefois combien une telle tâche est difficile, et c'est pourquoi il se propose de ne former que le premier degré de cette science à venir, si tant est qu'elle soit possible. Mentionnons tout de suite, au passage, que Cadipso n'est pas effrayé par le caractère un tant soit peu mécanique, cérébral et réducteur du projet qu'il soutient, car comme il le dit "la règle montre la rectitude, et c'est notre bon plaisir que de la placer comme ci, et puis comme ça". Le premier degré de cette science commence par une classification volontairement naïve et ad hoc des impressions, et Cadipso cherche à tracer les "directions dans lesquelles semblent se déployer l'art subtil des combinaisons d'images". Puisqu'un trait, aussi petit soit-il, suffit à indiquer une droite, Cadipso entend présenter une combinatoire de cette géométrie prise en son germe, c'est-à-dire, au plus près du point de bifurcation.

2. Premier principe

Le principe fondamental de la méthode peut se résumer par la formule suivante

(1) Recherchez les couples de qualités secondes 
qui peuvent consituer les extrémités d'un segment rectiligne.

Donnons tout de suite quelques exemples de tels couples: chaud/froid, visqueux/fluide, transparent/opaque, crystallin/amorphe, incurvé/rectiligne, lisse/rugueux, gras/sec, humide/sec, salé/sucré, tonique/flasque, tendre/ferme, plastique/métallique, etc ...

Il est assez amusant de remarquer que chacun de ces couples suggèrent non seulement une direction, mais également une orientation. En effet, on peut distinguer pour chacun d'eux un terme plus "énergétique" que l'autre, faisant ainsi apparaître comme une différence de potentiel. Ainsi, dans la relation chaud/froid, il est assez clair que le potentiel le plus élevé est du côté du chaud. En adjoignant + et - aux termes respectivement plus et moins énergétiques d'un même couple, on obtient pour les couples cités les structures suivantes: chaud(+)/froid(-), visqueux(-)/fluide(+), transparent(+)/opaque(-), crystallin(+)/amorphe(-), incurvé(-)/rectiligne(+), lisse(+)/rugueux(-), gras(-)/sec(+), humide(-)/sec(+), salé(+)/sucré(-), tonique(+)/flasque(-), tendre(-)/ferme(+), plastique(-)/métallique(+), etc ...

Bien sûr, ces attributions sont relativement arbitraires dans la mesure où chacun est en droit d'estimer l'orientation d'un couple autrement. Il est cependant remarquable que chacun puisse en principe associer une orientation. Cadipso parle de "pôle négatif", pour le terme de faible potentiel, et de "pôle positif", pour le terme de fort potentiel.

3. Exemple

A partir de tels couples, il est déjà possible d'écrire des poêmes que Cadipso qualifie de "statiques". Je ne suis pas très sûre pour l'instant de ce qu'il entend précisément par là, mais la suite éclaire quelque peu cette idée. Un poême statique peut être vu, de manière abstraite, comme un champ de forces induit   par la présence ou l'absence de certains pôles, ou plutôt par les différences de potentiels (qualitatives!) entre ces pôles. Je donne tout de suite un exemple (de mon propre cru) avec les couples chaud/froid et sec/gras.
Une langue de flamme huileuse
Pénétra sous la glace sableuse
Extirpa des cadavres fumants
Les tendons et les chairs adipeuses
Délaissant les os bleus des amants
Les coeurs secs comme pierres d'Ibraman.

Evidemment, l'exercice est quelque peu forcé et il est à peu près certain que je ne remporterai aucune palme pour ces vagues ennéasyllabes en anapeste (remarquez Ibraman, nom inventé pour l'occasion ^^). J'ai associé chaud (+) et gras (-) d'un côté (flamme huileuse, cadavres fumants, chairs adipeuses), sec (+) et froid (-) de l'autre (glace sableuse, os bleus, coeurs secs comme pierres). Par ailleurs, si on prête attention à l'ordre (tout à fait fortuit ^^) dans lequel apparaissent les différents pôles, on voit apparaître de manière explicite le réseau des qualités secondes qui sous-tendent la strope.

chaud (+) et gras (-)
froid (-) et sec (+)
chaud (+)
gras (-)
froid (-)
sec (+)

Notez déjà que l'orientation naturel des pôles positifs vers les pôles négatifs impriment à la strophe un mouvement particulier. 

4. Second principe

Pour être tout à fait précis, les axes chaud/froid et sec/gras ne sont pas tout à fait sur le même plan. Il semble bien que l'axe chaud/froid domine l'axe sec/gras par les règles qualitatives "chaud implique gras" et "froid implique sec". En notant (M) (resp. (m)) l'axe majeur (resp. mineur), on obtient la structure plus fine suivante
chaud (M+) et gras (m-)
froid (M-) et sec (m+)
chaud (M+)
gras (m-)
froid (M-)
sec (m+)

On voit apparaître ainsi un jeu de symmétries qui forment comme une structure rythmique. Bien que nous n'en sommes qu'à la partie statique, une dynamique est déjà perceptible en filigrane. En réalité, ce que nous avons mis en évidence par la distinction entre l'axe majeur et mineur, c'est la possibilité de former des couples dont les termes sont eux-mêmes des couples, et Cadipso parle alors de couple d'ordre supérieur. Ainsi le couple R1 = (chaud/froid)/(sec/gras) est un couple d'ordre 1 dont les termes sont les couples  A0 =(chaud/froid) et B0 = (sec/gras). Les couples d'ordre 0 sont simplement les couples de qualités secondes dont nous avons déjà donnés quelques exemples ci-dessus. Un couple d'ordre n est un couple dont les termes sont des couples d'ordre n-1. Tout comme les termes d'un couple d'ordre 0, les termes d'un couple d'ordre supérieur peuvent également recevoir une polarité. C'est ce que j'ai présenté implicitement lorsque j'ai distingué l'axe majeur (A0) et l'axe mineur (B0) dans le couple R1. 

Il me semble que ce que Cadipso désigne par dynamique correspond à une sorte de statique d'ordre supérieur. Le poète soutient que le mouvement naturel provient (presque) toujours d'une polarisation des termes d'un couple d'un certain ordre. Les polarisations des couples d'ordre faible sont comme des micro-mouvement, tandis que celles des couples d'ordre élevée sont comme des macro-mouvements.  Ceci conduit à la formulation de son deuxième principe fondamental

(2) Chercher à garantir la compatibilité des différents ordres du mouvement.

Malheureusement, Cadipso reste assez évasif sur ce deuxième point. L'interprétation la plus naïve, en tout cas la seule que j'ai pu trouver, consiste à assurer à chaque niveau de détails (intra-vers, inter vers, inter strophes, etc ...) une cohérence du mouvement, c'est-à-dire un mouvement du positif vers le négatif ou du négatif vers le positif. 

5. Conclusion

Je crois important de rappeler que Cadipso ne tient pas ces règles pour des lois absolues. Il admet très volontiers qu'il ne serait pas choqué par la présence d'un mouvement brisé, comme une fausse note, dans le poême. Mais il faut que cette "fausse note" prenne un sens et participe à l'organicité de l'oeuvre, sans quoi cette note pourra véritablement être jugée fausse. Disons qu'avant de briser les règles, il est plus profitable de s'en accommoder en premier lieu.

Ces ordres imbriqués, les micro-mouvements, les macro-mouvements, etc ... tout cela révèle un sens aigu de l'ambigüité chez Cadipso, voire même un certain fétichisme de l'alambiqué. Je trouve que cette théorie des éléments, réserve faite de tout ce qu'elle peut comporter de réductionnisme forcené, montre clairement l'importance du labyrinthe dans l'oeuvre du poète. C'est une chose que j'avais déjà souligné à propos du poême Aux heures inconstantes, les ombres passent (Ahilop). Ce dernier fut composé avant la publication des PCQS, mais il serait intéressant d'essayer d'analyser l'Ahilop selon cette grille. J'y consacrerai probablement un futur billet.

Ma seule réserve quant aux PCQS concerne le privilège accordé aux qualités secondes comme matériau fondamental (les couples d'ordre zéro). On ne voit pas en effet comment la structure métrique ou l'organisation des rimes, par exemple, s'insère dans le schéma de Cadipso. Peut-être faut-il lui accorder que son propos ne visait que la manipulation des images, sans viser la langue dans laquelle elles sont projetées, si tant est qu'il soit possible de facilement séparer la métaphore de son expression. Ce structuralisme forcené qui anime Cadipso est probablement la tentative, la plus touchante qu'il m'ait été donné de voir, et probablement la plus vaine, de faire de la poésie directement dans le coeur des gens ...

Quoiqu'il en soit, j'invite chaleureusement mes lectrices et mes lecteurs à se prêter au jeu, et je serai plus que ravie de lire quelques uns de vos essais en commentaires. Just for fun :D

Scons Dut