dimanche 19 octobre 2014

Lieux-dits d'un malentendu culturel - B. Rigo (1)

Bien que je croule sous d'innombrables brouillons d'articles en cours, et malgré plusieurs promesses faites par ici, j'inaugure, cette fois-ci plus calmement, une nouvelle série de billets consacrés à un sujet qui me touche plus personnellement. Aussi, vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, de déposer au sol les petits artifices, et autres pirouettes, dont j'use et abuse en d'autres circonstances. Et je vous prie, d'emblée, d'excuser le ton un peu grave que pourraient prendre mon propos par la suite.

Je voudrais résumer, sur quelques billets, un ouvrage intitulé "Lieux-dits d'un malentendu culturel" de Bernard Rigo à propos de la Polynésie. De ce livre, vous n'avez sans doute jamais entendu parler, et de cet auteur non plus. La Polynésie, en effet, a ceci de paradoxal qu'elle reste prise dans une certaine confidentialité, malgré sa renommée qui n'a d'égale, peut-être, que la superficie de ses eaux.  Dans son ouvrage, il tâche de démêler parmi la foule variée des textes portant sur cette région les fils les plus tenaces, les images récurrentes, ou, plus précisément, le mode de répétition et de déploiement de certains thèmes qui ont nourri, jusqu'à aujourd'hui, l'image de la Polynésie. C'est-à-dire en somme, selon les termes de l'auteur, dresser un état des lieux communs sur la Polynésie.

Se faisant, on comprend dès lors qu'il y a deux tâches simultanées dans un tel projet. D'une part, il y a évidemment une nécessaire synthèse doxographique: faire l'inventaire méthodique de ce qui a été dit sur le sujet. D'autre part, puisqu'il s'agit d'étudier des discours portant sur les Polynésiens, il faudra également situer les locuteurs dans ces jeux de paroles.

B. Rigo a-t-il accompli ce projet ? C'est ce que j'espère pouvoir découvrir en présentant ici les grandes lignes de son argumentation. Je me contenterai, la plupart du temps, d'un simple résumé de son propos; quoique je me permettrai sans doute quelques commentaires si l'occasion se présente.

Pour commencer, je vous présente d'emblée un des textes citées par B. Rigo au début de son ouvrage. Il s'agit d'un extrait de la Relation du voyage fait autour du monde (années 1769, 1770 et 1771) de James Cook.
"Il n'est pas étrange que le chagrin de ces peuples sans art soit passager, et qu'ils expriment sur-le-champ et d'une manière forte les mouvements dont leur âme est agitée. Ils n'ont jamais appris à déguiser ou à cacher ce qu'ils sentent, et comme ils n'ont point de ces pensées habituelles qui sans cesse rappellent le passé et anticipent l'avenir, ils sont affectés par toutes les variations du moment, ils en prennent le caractère, et changent de dispositions toutes les fois que les circonstances changent; ils ne suivent point de projet d'un jour à l'autre, et ne connaissent pas ces sujets continuels d'inquiétude et d'anxiété dont la pensée est la première qui s'empare de l'esprit quand on s'éveille, et la dernière qui le quitte au moment où l'on s'endort. Cependant si, tout considéré, l'on admet qu'ils sont plus heureux que nous, il faut dire que l'enfant est plus heureux que l'homme, et que nous avons perdu du côté de la félicité, en perfectionnant notre nature, en augmentant nos connaissances et en étendant nos vues."
Selon B. Rigo, ce texte illustre quatre affirmations majeures qui parcourront dès lors tout le discours occidental.

  1. Le Polynésien vit dans le temps présent.
  2. Le Polynésien est un grand enfant.
  3. Le Polynésien est versatile.
  4. Le Polynésien est un être superficiel.
Ces quatre points sont bien sûr liés, et chacun fait l'objet d'un chapitre spécifique dans l'ouvrage. Je résumerai le premier d'entre eux dans le prochain billet. On peut cependant dès à présent noter que de chacunes de ces affirmations, certains pourront tirer tant une valorisation qu'une dévalorisation. Ainsi, le Polynésien vivant dans le temps présent,  jouit d'un bonheur immédiat que n'encombrent aucuns soucis portant sur l'avenir. Mais vivant dans le temps présent, il n'a aucune mémoire, et aucune ambition. Cet exemple montre que chacun des points évoqués ci-dessus est moins un jugement achevé que le point de bascule d'une ambigüité toujours branlante.

Enfin, et je terminerai ce billet introductif sur ce point, on remarquera que des discours charpentés de la même façon ont également été prononcés à l'égard d'autres "altérités": la femme, le noir, etc. Aussi peut-on y voir l'indice d'un possible tropisme, une déformation de l'image dont la cause est moins dans l'objet visé que dans l'oeil de celui qui vise.

Scons Dut

PS: Quant à savoir ma relation avec ces questions, ma situation personnelle, je laisse le soin à l'imagination de ma lectrice, de mon lecteur, de former les suppositions qui lui allègeront le coeur autant que possible. Un indice cependant. Chez une personne qui très tôt eût à répondre au souci de la mémoire, il bouillonne comme des bulles de pudeur à la surface desquelles miroitent les éclats d'une brume qui peut-être fut une, qui peut-être ne fut jamais.

jeudi 16 octobre 2014

Exercice de Gématrie

Aujourd'hui, j'écris pour reprendre un peu la main sur ce blog que j'ai, contre mon gré, délaissé un moment pour des raisons que je préfère taire ici (toujours mon souci pour votre sécurité, et celle de vos proches). Et donc, pour aborder cette rentrée le coeur léger, je me propose de réaliser un exercice fort sympathique de Gématrie. Pour ceux qui ne connaitraient pas cette discipline, je conseille la visite très instructive de cette antiquité. Mais citons plutôt !
La Gématrie est une science cabalistique qui consiste à utiliser la valeur numérale de chaque lettre d'un mot ou d'une phrase, afin d'établir avec clairvoyance et après de sages réflexions, le propre de l'homme lié avec le Divin.
En l'occurrence, je souhaite appliquer cet esprit à la Musique; région de l'activité humaine dont tout le monde sait les relations adultérines avec les plus hautes puissances de l'Univers. Plus précisément, je vous propose, ni plus ni moins, qu'une explication arithmético-numéro-minéralogique des qualités de consonnances et de dissonances des intervalles musicaux.

Encore une fois, ne pouvant supporter en mon nom propre, les choses qui vont être dites, je revêts momentanément la voix d'un nouvel invité sur ce plateau: Mr. Groebnesch. Personnage qu'on ne confondra pas avec un de ses aïeux qui, lui, fut beaucoup plus honnête.

Alors, Mr. Groebnesch, que vouliez-vous dire ? Je suis toute ouïe.

***

Vous parlez, vous parlez, très chère ! Moi, j'irai droit au but. La musique (entendre musique classique occidentale) fonde une large partie de sa théorie sur la notion de consonnance et de dissonance. L'unisson est la consonnance parfaite. L'octave, un intervalle qualitativement si proche de l'unisson qu'on a cru bon noter ses extrémités par le même nom. Puis il y a la quinte et la quarte. Et enfin, la tierce et la sixte, la seconde et la septième; ces derniers pouvant se présenter sous la forme majeure ou mineure. À celui dont l'oreille barbotte dans nos contrées, cette série d'intervalles semble former une descente graduée, du clair séjour de la consonnance pure, au tartare de la dissonance (une petite pensée pour notre collègue musicien, Orphée).

Mais d'où vient cette gradation ? Je vais vous le dire ! Et même, vous le prouvez ! Il suffira d'admettre deux points que la Science a clairement démontré:
  • (1) Lorsqu'un son, de fréquence fondamentale $f_0$ est maintenue, il est suivi d'une escorte ordonnée d'harmoniques, c'est-à-dire, de sons dont les fréquences sont des multiples entiers de la fréquence fondamentale: $f_0, 2 f_0, 3  f_0, \dots$
  • (2) Notre perception auditive est différentielle. L'oreille ne perçoit pas absolument une fréquence $f_0$, mais toujours un certain rapport entre une fréquence $f_1$ et une fréquence $f_2$.
Fixons une fréquence fondamentale $f_0$, et nommons les harmoniques correspondantes par leurs coefficients multiplicatifs $1, 2, 3, \dots$ Le point (2) conduit à formuler la thèse suivant laquelle la qualité d'un intervalle, c'est-à-dire d'un rapport entre fréquences, est proportionnelle à la densité de rapports similaires dans la série des harmoniques.

Regardons le rapport d'unisson, $k = 1$, et comptons le nombre de relations d'unisson qui existent entre les fréquences $1, 2, \dots, n$. Chaque fréquence $j$ est en relation d'unisson avec elle même, et on dénombre donc $n$ relations d'unisson dans la série $1,2,\dots,n$. Pour le rapport d'octave, $k = 2$, chaque fréquence $j$ est relation avec la fréquence $2j$. Le nombre de telles relations dans la série $1,2,\dots,n$ est donc $n/2$. En itérant l'argument, on trouve que le nombre de relations similaire au rapport $k$ dans la série $1,\dots,n$ est $n/k$.

Autrement dit, les densités de rapports d'unisson, d'octave, de quinte, etc. sont respectivement $1, 1/2, 1/3,$ etc. Ainsi donc la prépondérance de la densité d'un intervalle dans la série harmonique justifie sa consonnance relative.
Z. Groebnesch

***

Mon dieu, et dire que la chose fut si simple :O Soit ! Nous devrons, chère lectrice, cher lecteur, garder précieusement ces sages calculs au creux de notre coeur. 

Cependant, et surtout, lectrice, lecteur: ne vous fiez pas à l'apparence d'ironie dans mon propos. Simplement, ma prose boiteuse m'empêche de peindre avec justesse mon authentique intention, savoir une demi-ironie. Chose difficile.

Ce furent en tout cas de belles retrouvailles ! Salutations !
Scons Dut

jeudi 18 septembre 2014

La connasse et les tournesols

Je suis de nature plutôt douce.
Je préfère faire le bien que faire le mal.
Et si je réalise que j'ai fait le mal quand je voulais faire le bien, mon coeur pleure.
Quand je suis confuse, pétrie d'erreurs, mes poumons dé-enflent.
Et alors mes deux mains sont comme des tournesols sous un ciel nocturne gavé de soleils.

Puis j'aperçois la comète Connasse, et sa chevelure de glace qui file entre ces vieux points hagards.
Euh..

Elle me dit: “ Je ne suis pas d'une nature douce Je préfère faire que faire le bien jamais Je ne suis confuse ma trajectoire est fixée J'ai les naseaux brûlants Je ne m'éteindrai pas comme ces cailloux fluo de la nuit le moment venu, Je serai le Jour !

Puis elle est partie..
J'ai alors soupiré le plus tendre des smileys : )

***

Ce n'est qu'un jeu. Rien de lourd. J'interdis toute utilisation de tout ou partie de ce texte sur fond de lunes, de loups, d'ados tristes. Un chat, seulement.
S. D.

vendredi 22 août 2014

La plaie autour du couteau

Toute personne qui, à un moment ou à un autre de sa vie, désire connaître ce que furent les grandes oeuvres la Grèce ancienne se heurte très rapidement à un grand désespoir. Car cette personne sait l'étendue de ce qui fut, et constate, non sans amertume, la ténuité de ce qui reste. Mentionnons, très rapidement, quelques chiffres. Eschyle fut l'auteur, dit-on, de quatre-vingt dix tragédies et vingt drames satyriques. Aujourd'hui, il ne reste qu'une petite dizaine de ses oeuvres. De même, Sophocle écrivit plus de cent-vingt pièces, desquelles nous ne lisons qu'une dizaine. D'Aristote, il nous reste une trentaine d'oeuvres, soit presque la moitié de ce qu'il écrivit. Et que dire de Sappho, grande poétesse considérée comme l'égale d'Homère, dont il ne reste que des fragments, ou d'Héraclite, Parménide, etc. et que sais-je encore ?

Certes, il est une étape essentielle dans la formation d'un helléniste, qui consiste à accepter ces faits, et à tirer son contentement des miettes (quelles miettes!) qui nous sont parvenues. Je voudrais cependant m'adresser à ceux, grands et petits, qui gardent au fond de leur coeur une ombre d'espoir quant à la possible découverte de manuscrits perdus. Je sais, en effet, de source sûre, que ces manuscrits ont été préservés, et d'une manière tout à fait exceptionnelle, au fond d'un puit creusé dans la pierre, à l'abri de la lumière. Puit malheureusement réduit en la plus fine poussière dans la nuit du 23 août au hasard d'une querelle entre voisins qui finit par une joyeuse fête de plasticage.

S. D.

mercredi 20 août 2014

Harangue

Chère lectrice, cher lecteur,

Aujourd'hui n'est pas tout à fait commun aux autres jours qui jalonnent et jalonneront mon existence. Car, aujourd'hui, je prends un risque. Ma lâcheté, cependant, m'impose de ne point revêtir la même voix qu'à votre habitude. Aussi, emprunterai-je le titre pleutre et grossier d'une ancienne mâle rencontre, Tyron. Il va de soi que le lui rendrai en temps, et en heure. Car, on suffoque sous la face hirsute d'un ours assassiné à l'instant.
S. D.

Harangue

(Tyron) Je ne mettrai pas de majuscule à nature. N'a-t-elle pas déjà assez de prestige ? Et pour quels faits, pour quels gestes, le lui accorde-t-on ? Aucun ! Voyez simplement qu'elle autorise, sauvage, la monstruosité ! Êtes-vous trop abatardis pour ne pas vous étonner de ce que cet arbre-ci, au milieu de ce verger gorgé d'oranges et de parfums du soleil, se voit recevoir, pour unique lot, l'infécondité incurable ? C'est la nature qui la première donnât à ce monstre sa possibilité d'être.

Ô, comme je pleure sous ton feuillage, arbre idiot. Comme je tremble lorsque je vois tes racines puiser à mes larmes une amertume plus douce que ta sève.

Indifférente nature, oublieuse nature. D'une paupière à peine ouverte, tu meus les choses, et tu graves dans l'éternité le malheur de cet arbre. Oui ! Dans l'éternité ! Cet arbre infécond, lorsqu'aura tourné le ciel de sa vie, plus rien ne chantera à son ombre. Et cette ombre, aussi légère qu'elle puisse être, sera la marque éternelle de ton insouciance. Puisque ce monstre eût pu ne jamais voir le jour, tandis que, désormais, et pour l'éternité, cette ombre ne peut plus ne pas avoir été l'ombre d'un monstre. 

Ah, nature, comme je te corrigerai bien ! Comme j'ordonnerai à tes paupières l'ouverture maximale, comme les pêcheurs aux huîtres du fond des mers ! Comme je plierai les muscles de ta nuque pour que s'éclaircisse devant ta face nouvelle l'opaque flot de l'abysse, où sédimentent en couches incestueuses les miasmes coulés de ta lèvre dormante ! Vois bon sang ! Comme tu fais le mal là où je veux le bien !

(Nature) Ta gueule, Tyron. J'ai les yeux bien ouverts. Je ne fais pas de monstre. Alors, Tyron, ferme bien ta grosse gueule pleine de dents !

***

Étrange chose. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle intervint. Gloire lui soit rendue. Pour ma part, j'ai jeté le cadavre de l'ours aux cuves d'un centre de traitement des eaux usées.
S. D.

dimanche 17 août 2014

Étape préliminaire en vue de sauver ma vie


Il m'est né une angoisse que partage, je crois, nombre de nos contemporains. Celle-ci pourrait se formuler de la façon suivante: que faire pour sauver ma vie ? Il est de bon ton d'aborder une question si vaste par division en tâches plus élémentaires. Aussi ai-je pressé une foule d'oiseaux contre cette question: quel poète faut-il, selon vous, avoir lu pour ne pas rater sa vie ? Ceux-ci lachèrent ces noms ailés:
  • Jacques Roubaud (la Vieillesse d'Alexandre)
  • Char
  • Baudelaire
  • Rimbaud
  • Shehade
  • Dickinson
  • Yeats
  • Saint-John Perse
  • Péguy
  • Du Bellay
  • Nerval
  • Rilke
  • Coleridge
  • Michaux
  • Théophile de Viau
  • Lautréamont
  • Ponge
  • Laforgue
  • Cummings
  • Garcia Lorca
  • Tsvetaeva
  • Mandelstam
  • Corbière
  • Ginsberg
  • Bonnefoy
  • Apollinaire
  • T.S. Eliot
  • Mallarmé
  • Breton
  • Valéry
  • Sophocle
  • Villon
  • Ronsard
  • Saint-Amant
  • Aubigné
  • Hugo
  • Musset
  • Claudel
  • Cendrars
  • Queneau
  • Pindare
  • Jean de la Croix
  • Hafez
  • Saadi
  • Goethe
  • Hölderlin
  • Celan
  • Akhmatova
  • Camoes
  • Sayat Nova
  • Poe
  • Dante
  • Pétrarque
  • Le Tasse
  • Leopardi 
  • d'Annunzio
  • Ungaretti
  • Lorenzo di Medici
  • Saba
  • Luzi
  • Heine
  • Labé
  • Donne
  • Ovide
  • Darwich
  • Sassoon
  • Keats
  • Angelou
  • Wordsworth
  • Hésiode
  • Alcée
  • Tyrtée
  • Apollonios de Rhodes
  • Virgile
  • Ovide
  • Horace
  • Catulle
  • Lucrèce
  • Lucain
  • Claudien
  • Stace
  • Abou Nuwass
  • Al Mutanabi
  • Adonis
  • Ibn Zeydoun
  • Wallada
  • Abu Firas
  • Roumi
  • Omar Khayyam
  • Georg Trackl
  • Octavio Paz
  • Eugenio Montale
  • Andrea Zanzotto
  • Senghor
  • Césaire
  • Damas
Devant mesure garder, et craignant de vous induire, chère lectrice, cher lecteur, en erreur, je rangerai mes initiales loin de ce blanc délire, à l'ombre,
ici: S.D.

vendredi 8 août 2014

Aristote - Les Catégories (7)

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 7. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

7. Relation

    (a) Première définition

Aristote commence par donner une définition très (trop) simple d'un relatif. Un relatif est simplement une chose qui se rapporte à autre chose qu'elle même. D'une manière assez naïve, le lien entre un relatif et la chose à laquelle il se rapporte est analogue à celui qui unit, en grammaire, un nom à un complément de nom.

Ainsi, ce qui est grand est toujours grand relativement à quelque chose, ou encore le double est toujours le double de quelque chose. Comme autres exemples, le philosophe cite, la possession ou habitude (hexis, ἕξις), disposition (diathesis, διάθεσις), sensation (aisthèsis, αἴσθησις), science (epistèmè, ἐπιστήμη), semblable (homoion, ὅμοιον).

    (b) Propriété des contraires

Certains couples de relatifs forment des contraires. Par exemple, la science ou le savoir (epistèmè, ἐπιστήμη) est le contraire de l'ignorance (agnoia, ἀγνοία). La vertu (aretè, ἀρετή) est le contraire du vice (kakia, κακία).

[Je précise rapidement qu'ici vertu est entendu au sens de ce qui dans une chose en constitue la perfection ou encore la fin (la vertu de l'oeil est de bien voir); ainsi la vertu est un relatif.]

Cependant, tous les relatifs n'ont pas forcément de contraires. Aristote cite alors le double, et le triple comme exemple de relatifs n'ayant pas de contraires. Je dois avouer que je n'ai pas tout de suite compris ces exemples: ne peut-on pas dire que le double est le contraire de la moitié ? Il faut pour cela se rappeler de la façon dont Aristote conçoit la notion de contraire. Comme je le remarquais dans un autre billet, dans un couple de contraires, comme noir et blanc, un des termes n'est pas à proprement parler la négation de l'autre. Le noir n'est pas à proprement parler le non-blanc. Seulement, ils sont deux termes maximalement éloignés dans un même genre, la couleur pour notre exemple. Le double, le triple, etc. ont pour genre celui des nombres. Il me semble que dans le genre des nombres, il ne peut y avoir des contraires. Ainsi, le double, le triple, etc. n'ont pas de contraires; puisque ce sont des nombres.

    (c) Application partielle du plus et du moins

Aristote soutient que certains relatifs paraissent susceptibles de plus et de moins, et cite l'exemple des couples égal (ison, ἴσον) / inégal (anison, ἀνίσον), et semblable (homoion, ὅμοιον) / dissemblable (anomoion, ἀμόμοιον). Il me semble qu'il faut prendre ces exemples dans un sens approximatifs, car, au sens strict, une chose ne peut pas être plus égale ou semblable qu'une autre à un troisième terme. En l'occurrence, le relatif grand constitue peut-être un meilleur exemple: une chose peut-être plus ou moins grande qu'une autre relativement à une même chose. Quoiqu'il en soit, Aristote ajoute que le plus et le moins ne s'appliquent pas à certains relatifs, comme par exemple, le double. Une chose n'est pas plus le double d'une chose qu'une autre.

    (d) Réciprocité des relatifs

Aristote remarque que, si un relatif renvoie à telle autre chose, alors cette chose est également un relatif qui renvoie au premier. Il y a réciprocité entre ces relatifs. L'image qui me vient à l'esprit est que deux relatifs se renvoyant mutuellement l'un à l'autre sont comme les deux extrémités d'un même fil. Par exemple, l'esclave est l'esclave du maître, et réciproquement, le maître est le maître de l'esclave. De même, le double est le double de la moitié, et réciproquement, la moitié est la moitié du double, etc.

Aristote ajoute que, dans certains cas, la formulation du réciproque d'un relatif n'est pas toujours adéquate. Par exemple, on dit que l'aile est l'aile d'un oiseau, mais on ne peut pas dire que l'oiseau soit l'oiseau d'une aile. En fait, oiseau n'est pas le réciproque de l'aile; le réciproque de l'aile est l'ailé. Ainsi, l'aile est l'aile d'un ailé, et l'ailé est ailé d'une aile (ou ailé par une aile).

Dans d'autres cas encore, il n'y a même pas de mot pour désigner le réciproque, et il faut alors l'inventer. Par exemple, on dit que le gouvernail est le gouvernail d'un bateau, mais bateau ne peut pas être le réciproque d'un gouvernail puisqu'il existe des bateaux sans gouvernail. Le réciproque de gouvernail serait la ``chose-gouvernaillisée'', celle-ci étant ``gouvernaillisée'' par un gouvernail.

Aristote note qu'il ne suffit pas qu'un terme renvoie vaguement à un autre terme pour qu'on puisse effectivement les qualifier de relatifs réciproques. En effet, la réciprocité est préservée tant que le rapport formulé ne relève pas d'un accident (sumbebèkos, συμβεβήκος). Aristote donne l'exemple de quelqu'un qui affirmerait que l'esclave est l'esclave d'un homme, ou que l'esclave d'un animal bipède. D'une certaine façon, ces expressions sont correctes puisque le maître est (souvent) effectivement un homme, et un animal bipède (le maître est un membre de ces genres). Mais,  le fait qu'il soit un homme, ou un animal bipède, n'est pas intrinsèque au fait qu'il soit un maître. Pour soutenir Aristote sur ce point, je dirais qu'on pourrait bien imaginer une race extra-terrestre tripède qui aurait réduit l'humanité en esclavage. On comprend alors que homme, animal bipède, sont comme des accidents liés à maître. Dans ce cas, il n'y a pas de réciprocité entre esclave et homme, ou animal bipède.

Autrement dit, pour restaurer la réciprocité entre les relatifs, ceux-ci doivent être dépouillés de leurs accidents. L'esclave est l'esclave du maître auquel on retire tout ce qui ne participe pas au fait qu'il soit maître, comme d'être un homme, un animal, un savant, etc. et dans, maître et esclave sont bien des relatifs réciproques. Aristote ajoute que ce dépouillement ne constitue pas une sorte de ``méthode'' garantissant la légitime réciprocité des relatifs considérés. Par exemple, pour un homme, être un maître est un accident (puisqu'il y a des hommes qui ne sont pas maîtres). Si on applique naïvement la règle ci-dessus, on pourrait rapporter esclave à homme, en dépouillant homme de sa qualité de maître; mais alors, on voit bien que cette relation est incorrect: il ne saurait y avoir d'esclave sans maître.

En résumé, il faut appliquer le relatif à la chose qui peut légitimement le recevoir. Si un nom existe pour cette chose, très bien, mais sinon, il faut l'inventer. En tout cas, cette chose est un relatif réciproque au premier.

    (e) Coexistence des relatifs

Pour Aristote, deux relatifs semblent pouvoir exister simultanément. Plus précisément, dans certains cas, l'existence d'un relatif implique l'existence du relatif réciproque. Par exemple, double et moitié, maître et esclave, etc. forment de tels couples de relatifs. Il ne saurait y avoir de double sans que son réciproque ne soit la moitié, et vice-versa.

Cependant, dans d'autres cas, l'existence d'un relatif n'implique pas forcément l'existence de son réciproque. Ainsi, la chose sue paraît antérieure au savoir (la science) qu'on peut s'en former. Aristote affirme que si la chose sue disparaît, alors la science qu'on en a disparaît également. Mais, la chose à savoir peut bien exister sans la science. Par exemple, prenons l'équation $x^2 - x - 1 = 0$. Celle-ci admet bien une solution, bien qu'elle ne soit pas encore connue de celui qui découvre l'équation.

[J'évite volontairement l'exemple cité par Aristote, la quadrature du cercle. Au temps d'Aristote, on ne savait pas encore que ce problème est insoluble; chose qui fut montrée au XIXème siècle, précisément par la preuve de la transcendance de $\pi$.]

Aristote ajoute un second exemple: il se pourrait bien que l'humanité toute entière disparaisse, et avec elle, son savoir, sans pour autant que les choses susceptibles d'être sues disparaissent aussi.
Aristote renchérit en évoquant le couple chose sensible et sensation, où, pour des raisons similaires, la chose sensible semble bien précéder la sensation.

    (f) Redéfinition pour exclure les substances des relatifs

Pour Aristote, dire qu'une chose est un relatif parce qu'elle renvoie à autre chose qu'elle-même, cette dernière lui étant réciproque, constitue une définition trop large. En effet, cette définition comprend certaines substances. Par exemple, la tête, ou la main, sont la tête, ou la main, de quelqu'un, et donc, en suivant la première définition, sont des relatifs. Mais, selon Aristote, cette application n'est pas correcte, car la tête de quelqu'un n'est pas vraiment un relatif dont le réciproque serait le quelqu'un, mais la tête est la propriété (ktèma, κτῆμα) du quelqu'un.

Aristote propose alors de préciser la définition originale afin d'exclure les substances des relatifs. Il énonce alors qu'un relatif est une chose dont l'existence se confond avec la relation qu'elle entretient avec son réciproque. Autrement dit, la connaissance parfaite d'un relatif implique la connaissance parfaite du relatif réciproque, et vice-versa. Par exemple, le double ne peut être connu sans connaître la moitié dont il est le double, et réciproquement. Ainsi, double et moitié sont bien des relatifs réciproques selon cette nouvelle définition.

Par contre, on peut connaître très parfaitement la main ou la tête, sans qu'on sache tout aussi précisément à qui appartient la main ou la tête. Ainsi, la main et l'homme, ou la tête et l'homme, ne forment pas des couples de relatifs. Cette correction permet à Aristote d'exclure les substances des relatifs.

    (g) Quelques remarques

Je voudrais préciser encore un peu, du moins, autant que possible, la position d'Aristote, car j'ai trouvé surprenante cette volonté d'Aristote d'exclure les substances des relatifs. Après tout, pourquoi vouloir les exclure ? Il me semble que cela dénote la centralité de la notion de substance chez Aristote. Je dirais que ses remarques à propos des relatifs tracent d'une certaine manière un portrait (partiel) en négatif de la substance.

Aristote remarque d'abord qu'une substance première n'est pas un relatif au sens de la première définition, a fortiori au sens de la définition plus restreinte donnée ci-dessus. Car une substance première, me semble-t-il, est une chose prise dans sa singularité absolue, un τόδε τι,  et ne renvoie par conséquent à rien d'autre en dehors d'elle. Il me semble même que cela est lié au fait qu'une substance première ne peut être dans un sujet (mode en' hupokeimenôi, ἐν ὑποκειμένῳ); une substance première ne doit pas son existence à autre chose qu'elle-même. C'est, je crois, ce caractère autosuffisant de la substance première qui l'empêche d'être un relatif. Or, nous avons déjà vu (cf. Chap. 5 b), qu'une substance seconde ne pouvait être attribuée selon le mode en hupokeimenôi à quoi que ce soit. En effet, rapidement, si une substance seconde voyait son existence toute contenue en autre chose qu'elle-même, sans pour autant être une partie de cette dernière, alors les substances premières correspondant à cette substance seconde verraient également leur existence tout entière contenue dans autre chose qu'elles-mêmes. Dit encore autrement, l'existence de la substance seconde repose entièrement sur celle des substances premières qui lui correspondent, et, par conséquent, possède une relative autosuffisance. Ainsi, les substances secondes ne ``doivent'' pas être des relatifs.

C'est, je crois, ce qui explique l'ordre d'exposition de ce chapitre consacré aux relatifs. Notez bien, chère lectrice, cher lecteur, que je ne suis pas aussi assurée qu'il n'y parait. Et ce, d'autant plus qu'Aristote lui-même semble reconnaître la difficulté qu'il y a affirmer quoique ce soit en ces matières sans y avoir regardé à maintes reprises. Peut-être est-ce un doute réel, peut-être n'est-ce que fausse modestie. En tout cas, ceci clôt le chapitre sur les relatifs.

S. D.