mardi 9 août 2016

La chute ou l'image de la mort

Il est une représentation assez courante de, non pas l'instant de mort, mais l'intervalle qui l'entoure : une longue chute. On précise rarement le lieu de cette chute, encore moins sa fin, s'il en est une, ce qui n'est pas dit non plus. Mais la chute est libre. L'âme déchue semble y perdre ses écailles. Il ne resterait presqu'à la fin qu'une minuscule bille de plomb : condensation substancielle de son être.

Mais.

J'ai fouillé la malle de mon enfance. Assez jeune, entre six et dix ans je suppose, assis sur le guidon d'un vélo que mon cousin, ou un autre, conduisait, je tombai, et me fracturai le poignet. On m'emmena aux urgences, et j'eus le bras plâtré pendant quelques semaines.

Est-il possible d'adjoindre à ce souvenir l'image de la mort ? Vélo charriant le mort à venir, mon cousin Charron, et en guise de monnaie pour sa bouche, un bris d'os de mon poignet.

Chose amusante, chose étrange.

SD zombie

La chaussée

Il est possible que je lui ai fait peur. Et comment lui en vouloir ? J'ai jeté mon coeur saignant sur la chaussée, à la vue de tous. J'ai dit :
Regardez, c'est moi qui vous aime par terre.
Il faudra donc rendre cet organe plus présentable ... ou bien l'effacer à coup de talon.

mais ... je reprend cette prière, adressé à qui des ange terrifiants ayant ce droit.

Et pourtant ... ô approche douceur,
ne crains pas la face repoussante de mon naufrage.
frôle, soie brumeuse, la mauve cicatrice à ma poitrine,
gaze légère, silhouette, fine cheville,
rayon, rayon, rayon. pointe précise à l'espérance, au salut. ô approche bonheur. 

Est-ce seulement la crainte qui travaille ? Qui peut distinguer le désaccord ferme et libre d'un rebours pusillanime ? Et quand bien même l'option sans noblesse l'emporterait. À moi, ayant vu l'ignominie sous la peau de mon visage, à moi reviendrait l'épée qui trancherait sa fine clavicule, pour une faute, une pierre qui roule aux épaules de tous ici-bas ?

Le mensonge est dans la voix comme la transparence dans l'air qui circule. On ne ferait pas grand cas de l'azur si sa diaphanéité ne nous offrait pas les images de ses mondes. L'artifice prend à la gorge le chanteur, et du larynx étriqué sort la plainte caverneuse : 

J'ai faim d'aimer.
Ô temps, ô couteau de boucher
Mếlez un autre coeur au mien
Dans la terrine, hachée
lisse, unifiée.

Ainsi est son chant, qui n'est pas le pouls chaotique de son organe. Cet organe là ne parle pas, ne chante pas. Mais que l'air comprimé perce la veine. Le chant jaillit. L'image surgit. Et soudain tous les murs de silence de l'écouter. Écrans récepteurs, qui portez les marques, gardez ces cendres.

Voilà le revers graisseux sous mon visage. Une viande qui parle. Alors quoi ? Je pourrais juger cette si belle âme, sous ces yeux de lune, de n'avoir pas, ou d'avoir trop, dit ? Non.

sd dolorosa

lundi 1 août 2016

Une rencontre

Quelle est donc cette bête étrange qui mit dans ma bouche cette parole oraculaire ?

J'ai fait une rencontre ce matin. Elle a souri. Je lui ai répondu. Par la chute d'un sac d'oranges. Le jus éclaté répandu au sol. Il s'exhale des pensées d'agrumes. Mon visage bleu babille un remerciement. Elle l'accueille à sa nuque découverte. Limite étrange de sa douce chevelure. On y perçoit les jeux et miroirs cachés de rêves échappés dans la forêt. Je suis troublée ...

Il est encore possible que je rétroprojette. Qu'il y ait eu, comme le germe cristallin d'une solution sursaturée, une préformation de mon regard. Être affamée d'aimer ne laisse sans doute rien sans effet.

Et pourtant ... ô approche douceur,
ne crains pas la face repoussante de mon naufrage.
frôle, soie brumeuse, la mauve cicatrice à ma poitrine,
gaze légère, silhouette, fine cheville,
rayon, rayon, rayon. pointe précise à l'espérance, au salut. ô approche bonheur.

s.d.

dimanche 31 juillet 2016

Les Pages Ratées : Jaccottet

Dis encore cela patiemment, plus patiemment
ou avec fureur, mais dis encore,
en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,
sous l'étrivière du temps.
                             Espère encore que le dernier cri
du fuyard avant de s'abattre soit tel,
n'étant pas entendu, étant faible, inutile,
qu'il échappe, lui sinon sa nuque,
à l'espace où la balle de la mort ne dévie jamais,
et par une autre oreille que la terre grande ouverte
soit recueilli, plus haut, non pas plus haut,
ailleurs, pas même ailleurs : soit recueilli
peut-être plus bas, comme une eau
qui s'enfonce dans la poussière du jardin,
comme le sang qui se disperse, fourvoyé,
dans l'inconnu.

Dernière chance pour toute victime sans nom :
qu'il y ait, non pas au-delà des collines
ou des nuages, non pas au-dessus du ciel
ni derrière les beaux yeux clairs, ni caché
dans les seins nus, mais on ne sait comment
mêlé au monde que nous traversons,
qu'il y ait, imprégnant ses moindres parcelles,
de cela que la voix ne peut nommer, de cela
que rien ne mesure, afin qu'encore
il soit possible d'aimer la lumière
ou seulement de la comprendre,
ou simplement, encore, de la voir
elle, comme la terre la recueille,
et non pas rien que sa trace de cendre.
 Dis encore cela ..., Philippe Jaccottet

Il a donc fallu, après tout ce qui est arrivé autour, que je rencontrasse Jaccottet au hasard d'une main dans un rayonnage. Quelle surprise! Je vous le dis tout net: celui-là semble maître de la Page Ratée. Il se peut même qu'il en ait fait son commerce. Au point même de piquer ma jalousie, à moi, qui pensais défricher une part de marché nouvelle.

Et pourquoi donc ? Il apparait assez clairement que Jaccottet, comme d'autres avant d'ailleurs, a bien compris que toutes les pages sont ratées. Et que ce geste de la main au-dessus d'un blanc cadavre est fondamentalement incapable de crier.

Toute page est ratée. Comme le cercueil est un lit de noce raté. La cendre est une parole ratée. Pourrait-on encore, par l'accumulation, par la vaporisation, de cendres, de copeaux de bois, par leur dispersion dans l'Alentour, marquer au registre de la Mort, une seule bribe de voix, un seul écho, ou même, au moins, l'acquittement testamentaire que quelque chose fut ? Il n'est peut-être même pas possible de l'espérer.

Et quoi ? Jaccottet, petit sacripan, philoplasme toi-même. Je suis sûre que ce n'est pas crier que tu veux faire. On a déjà dit l'impossibilité de l'anamnèse. Certes. 

Il y avait, pourtant, grand besoin que tu le dises mieux. Chapeau, maître.

Scons Dut, reconnaissante

Complexe de supériorité

Les jours pairs, je me représente comme ce carreau plat sous le paillasson.  À l'entrée d'un appartement neuf que personne n'habite.

Les jours impairs, je suis plus grande que l'orbe de vos jours. Une longue colonne armée, fleuve de bronze, hérissée d'éclairs jaunes ! La rage au tapis, les bouches pleines de dents, le croc que couronne la goutte venimeuse.

Des blocs se sont détachés au fond des terres. Il roule un sourd fracas, écho tremblant d'outre-tombe. La longue, lente et lourde foulée du marcheur sûr comme un boeuf. Troupeau borné à l'infini.

C'est l'heure des transhumances. Il est temps d'aller faire paître ces soleils tâchetés. Au rivage du ciel, sur la pointe rocheuse qui perce le bleu. Plage verticale, asile d'étoiles mortes, drossées par l'azur. Mangez, corbeaux aux rémiges métalliques, astres noires, roulez.

Les jours impairs, j'ai entre le pouce et l'index la puissante clé-pilier. Un tour de ma phalange, et je fais danser le monde.

Cela peut-être beau. Jusqu'à l'aube rouge, où je choisis l'être le plus faible. Cible du crime à venir. J'arrache le monde autour de lui et l'écrase à sa face. J'ai choisi l'être le plus faible.

Et du monde arraché, il ne restera que lui. Je n'ai même pas, finalement, la force d'une seule brume.

sd

vendredi 29 juillet 2016

Divinisation imprécise

C'est probablement l'effet de grandes doses de sang concentrées en une certaine partie de la cervelle. Il y perfore des images, comme la pointe d'une racine sous la coque de l'amande percée. Et très vite se propage les mailles imaginaires, filet que le pêcheur affamé jette dans l'eau sombre, espérant, peut-être en vain, capter quelques morceaux de la chair d'un ange bleuâtre.

La divinisation est un processus instable. Elle demande une libération de la parole. Elle demande une tension de contrôle.

J'ai divinisé F, d'une tension trop lâche. Le voile trop large se détache par endroit de la silhouette ... Détachement correcteur au début, mais imprécis.

C'est qu'il faut serrer une silhouette humaine. L'on peut bien gonfler d'air les pans de tissus, pâle imitation de vapeurs divines. Erreur. Il faut serrer la silhouette humaine. Ce qu'elle comporte de peau, d'os, de gras, de poils, etc.

Trouverait-on cela trop laid ? Qu'on quitte la haute marche abstraite. La divinisation précise demande une transmutation de l'oeil.

La ligne verticale pointe une beauté de perspective. On ne trouve des lignes pures qu'à l'infini.

L'oeil gluant étalé à la paupière voit les beautés des choses finies. L'imperfection, appel d'air permanent, promesse de complétion à venir, liberté.

sd

vendredi 8 juillet 2016

Manipulation

Dans la paume la manipulation
Le contrôle le mode inopératoire
Du peuple de doigts le long du nerf
Le long du laminoir la mutilation.

La bulle roule sa pointe acre
Le sang jaillit comme une image
D'un peuple de bulles le long du nerf
 Le long du rasoir coupe le massacre.

Casque hérissé de traits noirs
Contre la peau les marques symboliques
Comme aux pas des jubilations
Des déclarations de jeux ordinatoires.

sd