dimanche 3 juillet 2016

Les Pages Ratées : Éluard

La rivière

La rivière que j'ai sous la langue,
L'eau qu'on n'imagine pas, mon petit bateau,
Et, les rideaux baissés, parlons.

Paul Éluard, Capitale de la douleur

Pauvre Éluard, qui n'ose pas avouer sa maladie. C'est la rage tout simplement. Provoqué par un virus de la famille des Rhabdoviridae, les symptômes principaux incluent une grande production de salive et de larmes, et, par l'atteinte au système nerveux, une hydrophobie. N'est-ce pas évident ? La rivière qu'il a sous la langue désigne bien entendu cette salive surproduite qu'il a du mal à déglutir. Cette eau qu'il ne veut pas imaginer, pour laquelle il demande un petit bateau: hydrophobie bien sûr. Il voudrait parler, les rideaux baissés. Parce qu'il a honte. Imaginez bien qu'avec un filet de bave perpétuelle tombant des lèvres, escargot misérable, on dit difficilement je t'aime.

Scons Dut

Pour rire

Quoi de plus ridicule qu'une plainte amoureuse ? Au début, on s'émeut. Puis on fatigue. Il faudrait qu'elle arrête tout de même. C'était joli, mais ça commence à bien faire.

Voyons voir. Que pourrais-je imaginer comme chanson pour satisfaire vos oreilles, diablotins ? Je m'essaye.

*

J'ai fait une rencontre ce matin. Elle a souri. Je lui ai répondu. Par la chute d'un sac d'oranges. Le jus éclaté répandu au sol. Il s'exhale des pensées d'agrumes. Mon visage bleu babille un remerciement. Elle l'accueille à sa nuque découverte. Limite étrange de sa douce chevelure. On y perçoit les jeux et miroirs cachés de rêves échappés dans la forêt. Je suis troublé ...

*

Oui. C'est niais. Êtes-vous satisfaits démons ? Vous préférez le sang au jus d'orange, bien sûr ! ha ! Attendez, attendez, je vous en sers un plein pot.

Qui est S.D. (5)

Avertissement (à F surtout, si tu me lis).
Les lignes qui vont suivre sont dures. 
Elles n'ont aucune autre prétention que d'essayer de clore quelque chose.
Je ne ferai pas ce qui est décrit plus bas.


Elle est mon premier baiser, mon premier amour, et ma première rupture. C'est-à-dire, mon seul baiser, mon seul amour, et ma seule rupture. Où pourrai-je trouver l'expérience du soldat vétéran, celui qui de chaque plaie fait un trophée, couronne au vainqueur de son tourment ?

Autour de moi on s'en sort. Le temps panse les blessures. Quelques mois, quelques années, la source noire de l'oubli ôte l'épine plantée sous l'oeil. De sa terrible présence ne reste qu'un léger pincement de la peau, puit minuscule poudré de sel, comme le cuir à la bosse d'un dromadaire desséché.

Mais comment s'engager dans la série ? Recommencer, ailleurs, autrement, avec quelqu'un d'autre.

Avec quelqu'un d'autre ...

Quel est ton nombre, fantôme ? L'Un est planté en ma poitrine, colonne vertébrale. Sera-ce deux, trois, cinq, ou douze, douze mille cent cinquante sept millions et un ?

Que faire si les Tristans, les Iseults, les Roméos, les Juliettes, d'un coup, se relèvent, surpris de n'être pas mort ? On les verrait passer de l'un à l'autre, s'essayer, en de multiples combinaisons. Comprendre que le philtre, le poison,  n'était qu'un vieux vinaigre qui a tourné, qui fait roter, qui fait péter. Vents grossiers d'un cupidon malpoli.

Les amoureux dans les oeuvres qu'on célèbre meurent à la fin. La mort littéraire est un phormol, agent conservateur de l'éclatante romance, huile de lin appliqué au marbre de leurs lèvres. Transposer un tel acte à nos vies, c'est risquer de finir Bovary. Qui voudrait passer sous la prose acérée de Flaubert ?

Mais si je ne peux pas mourir d'amour, il m'est toujours possible de le rêver. Que dirait S.D., mon plus cher écho, réverbération narcissique au bout de mes doigts ?

*

    S'il m'était donné un coeur moins enfant, peut-être ne se serait pas bâtie la muraille qui me sépare.  
    Je te vois renaître des cendres que j'ai posées sur ton front. Je ne dois pas être si égoïste si j'aime te voir briller sans charbon. Et pourtant je vais l'être encore. Une sombre planète roule à ma poitrine. Les forces me quittent, et je libère l'astre contre vous, famille, proches, et contre toi, chère à mon coeur.
    Hélas, s'il m'était donné un coeur moins enfant, j'oublierais le jeu du bourreau. Je ne me perdrais pas dans la complaisance du massacre que je m'inflige.
    Si tu lis ces lignes, détourne le regard ... je ne voudrais pas ajouter un second pli au voile de tes yeux. Garde l'image; éclat de pierre volcanique arraché à la terre, lancé à la face de la nuit, comète inerte, retombe sans bruit.
   Et pourtant, je m'adresse à toi ... je dis, puis fais le contraire. Je voudrais que tu me sauves sans doute. Mais à quel prix ? Ou bien je pèse un monde à tes épaules, ou bien je sombre.
   Accueille-moi, béance souriante. La chute est longue. Je me retourne. Le cercle rétrécit. Ô minuscule point de fuite, point que tout concentre, où se défont les mailles. Boucles fleuries, je vous aime. Adieu.
sd

**

Rêve monstrueux ... te voilà prisonnier. Souffre ici. Tu ne dérangeras plus mes nuits.

sd

samedi 2 juillet 2016

Qui est S.D. (4)


Qu'est-ce que l'oubli, sinon le passage d'une structure riche à une structure pauvre ? Foncteur impitoyable du coeur à la langue ...

Je raconte mon histoire. Comme si elle était déjà là. Qu'il ne suffit que d'ouvrir l'armoire, extraire le grand manteau, et s'en vêtir. Mais je raconte, j'ordonne, je juxtapose, je coud ensemble les tissus, les chairs. Et le miroir me montre l'arlequin, couleurs bouffonnes, inassorties. Clown pourri.

Il faut que je m'y résolve. On ne peut pas opérer le décompte de l'intensité du souvenir amoureux. On ne peut pas opérer ainsi. J'ai essayé, mais je perds le fil, et ne distingue plus le souvenir et le récit du souvenir. Souvenir amoureux, souvenir monstrueux, souvenir indémontrable.

Je divinise F. Voici comment.

*

F tint parole. Personne d'autre ne sut rien. Je fus tout pour elle. Elle fit trôner mon bonheur au-dessus du sien, comme la Lune éclipse le Soleil. Douze années.

Douze années. C'est ridiculement littéraire. Nous avons fêté ces douze années le douze mai dernier. Comment voulez-vous que je n'en fasse pas une histoire ? Comment résister à la tentation de faire d'une contingence numérique le signe d'une main tendue ?

Ce furent de belles années. Nous avons grandi ensemble. Nous nous sommes soutenus dans les épreuves. Rétrospectivement, je vois le germe de ce qui nous arrive. Il m'a manqué la parole.

**

Petite anecdote. Mon héros est Ulysse. Je préfère l'Odyssée à l'Iliade. Il y a cependant, dans l'Iliade, au chant III, la scène suivante. Du haut des remparts de Troie, Hélène décrit pour Priam les héros achéens. Arrivant à Ulysse, fils de Laërte, aux ruses inépuisables et conseils plein de sagesse, Anténor ajoute le récit (en incise comme souvent chez Homère) d'un soir où il reçut Ménélas et Ulysse en son foyer. Ménélas était plus grand de taille, et fit un beau discours.

    Mais quand se leva Ulysse le subtil,
    Il se tint d'abord immobile, les yeux fixés sur le sol,
    Sans remuer son bâton, ni en avant, ni en arrière;
    Il le gardait tout droit, comme un homme hébété;
    On l'aurait cru quelqu'un qui s'est fâché, ou qui est sot.
    Mais quand, de sa poitrine il laissa sortir sa grande voix,
    Et des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
    Alors personne avec Ulysse n'aurait pu rivaliser;
    Et ce n'était plus l'allure d'Ulysse qui nous étonnait.
Iliade, III, v. 216-224
trad. J.-L. Backès 

Des mots pareils à des flocons de neige en hiver. Apparemment, d'après la version bilingue que j'ai, Homère emploie le terme χειμερίῃσιν que je suppose lié au terme χειμών pouvant signifier hiver et froid, mais aussi orage et tempête. Je ne suis pas philologue, donc je ne m'avancerai pas trop sur ce sujet. Mais je trouve magnifique l'ambiguïté entre la douceur d'un flocon de neige, et la puissance terrifiante d'une tempête en hiver.

J'aime cet extrait. Il figure même en tête de mon mémoire de thèse. Là encore, je ne peux pas m'empêcher de voir un signe. C'est ridicule. Mais, là tout de suite, ce qui est sûr, c'est que j'aime cet extrait. Et il me vient quelque fois le désir un peu fou, toujours ridicule, de laisser s'échapper de l'enclos de mes dents une grande tempête de neige douce. Oui, comme Ulysse. Tout pareil. C'est ridicule.

***

F a confirmé qu'elle ne voulait plus être en couple avec moi. Que ce n'était ni un caprice, ni une fantaisie, mais ce qu'elle voulait. Qu'elle aura toujours pour moi une affection très profonde, un amour très spécial, mais pas un amour amoureux. C'était sans doute ce que je craignais le plus d'entendre. Je pensais, vraiment, que de telles paroles me foudroieraient sur place.

Et pourtant, ce n'est pas ce qui est arrivé. On marchait le long d'un lac. Pendant cinq ou dix minutes, je fus étonnée, comme une cloche que les douze coups de minuit frappent en cadence. Douze coup, et la persistence d'un bourdonnement dans l'air, les harmoniques liquides de mon système nerveux sans doute.

Puis, il y eut un sentiment mêlé de paix et d'étrangeté. Une paix intranquille. Et la fierté d'une noble action à compléter: accepter, libérer, et aimer sans retour. 

Et surtout, une admiration sans borne devant ce que F venait d'accomplir. Il m'est très difficile d'en peindre avec justesse les raisons. F, trop longtemps, écrasait ses souhaits, ses désirs, pour ne pas me faire du mal. C'est une erreur, oui, mais aussi le témoin d'une grande force. Et là, je voyais F, s'affirmer, enfin. Se détacher de celui qui fut pendant douze ans l'autel le plus sacré pour elle. Atlas n'a pas cette puissance. Le titan ne saura jamais ôter l'astre noire de ses épaules, et se relever. Jamais F ne fut si belle ...

****

L'exaltation persista deux jours. Parce que je reste soumise à cette mortelle condition, le doute, la peur, la colère, la jalousie, la stupidité. Il est des noblesses que je ne peux soutenir. Des récits que ma chair ne peut pas suivre. Est-il raisonnable de coudre à son coeur l'image d'une tragédie ? Ce qui sort de ma bouche est encore de la salive, rivière sous la langue. Tempête baveuse.

sd, clown odysséen

mercredi 29 juin 2016

Qui est S.D. (3)

Chères lectrices, chers lecteurs de mon coeur,

Je ne sais pas pourquoi j'ai commencé ce blog. Pour parler sans doute. Pour parler n'importe comment. Certains articles se voulaient légers. D'autres, informatifs. D'autres encore, et là la chose est plus étrange, d'autres sont plus profondément liés aux événements posés sous mes pieds, comme le gravat  des chemins d'usine.

J'ai beaucoup menti. Un très cher oiseau me corrigerait sans doute, j'ai beaucoup plasmé. J'ai l'expression poétique, au sens assez banal du terme. Je formule des images que j'entasse, laborieusement, sur des situations, des expériences. Des images que je voudrais adéquates, signifiantes, mais également couvrantes, entre pudeur du voile et contrainte de la camisole. Un subtil air de folie rôde en ces parages.

Mais chères lectrices, chers lecteurs, aujourd'hui j'ai besoin de prendre le risque. Ces immeubles imaginaires pèsent sur ma poitrine. Il faut les souffler. Ni trop, ni trop peu. Aujourd'hui, je m'expose un peu plus. Peut-être serez-vous déconcertés. Peut-être douterez-vous de la réalité de ce que je présente: est-ce une nouvelle fantaisie, celle-ci n'est pas drôle, S.D. n'oserait tout de même pas, ce serait un niveau de perfidie proche de la cruauté, etc. Je prend le risque.

Un événement fondamental. J'avais peut-être huit ans. À l'école primaire, un jour échappé du regard des surveillants, le gardien de l'école m'emporta dans une sorte de petite pièce sombre, me retira mon short et me toucha. On frappa à la porte. Il me rhabilla, et on sortit. Ce n'eut lieu qu'une fois.

J'avais quatorze ou quinze ans quand le souvenir de cet événement accosta au rivage de ma conscience. Il ne me hante pas. Les images restent, mais ne me hantent pas. Je peux dérouler le fil sans aucune sorte de trouble. Aussi ai-je toujours cru que la chose était digérée. Ça arrive à beaucoup de gens, non? J'ai de la chance de m'en rappeler comme ça, ç'aurait pu être pire, je ne vais pas en faire tout un fromage, je dois jouer à mes jeux vidéos, je dois passer le bac, je dois préparer ces colles de maths, je dois passer les concours, je dois valider mes crédits, prendre ce diplôme, plonger dans la thèse, améliorer mon cv, etc. Ça ne peut pas être si grave.

J'ai rencontré F, nous avions seize ans. Nous nous sommes aimés douze ans. Trois mois après le début de notre relation, je lui ai raconté l'événement fondamental. Elle m'a rappelé cette semaine que je lui avais aussi demandé de ne le dire à personne. Nous avions seize ans. Peut-on porter cette chose à seize ans ? Elle a tenu parole, n'a rien dit à personne. Pendant douze ans. De longues années où elle fut la seule à savoir.

Notre couple se sépare en ce moment. Nous nous aimons. Mais notre couple se sépare.

J'ai bâti mon corps en haute tour de pierre. J'ai planté au sommet de ma poitrine l'échafaud où pendouille mon coeur idiot. Quand le vent souffle, trois points rouges s'en détachent, unique repas cet hiver pour sa bouche affamée.  Sur qui tracer la croix du blâme dans ce tableau macabre ?

C'est une belle séparation. Après le déluge, tout est confus, les puissances sont mêlées. Puis la mer se retire. La terre émerge. Un fin sable blanc les sépare. L'onde admire la cime, la cime admire l'onde. Un fin sable blanc les unit.

Et las ... j'ai échoué. Je pensais pouvoir en dire plus. Mais les images sont trop fortes. Je capitule. Je vous raconterai. Promis. Mais là, je capitule. Je vous aime, chères lectrices, chers lecteurs de mon coeur. Soyez indulgents je vous prie.

sd

ps: si vous pensez avoir été surpris par quelque concordance grammaticale, sachez que cela importe peu, ce n'est que la première peau.

samedi 21 mai 2016

Le Grand Méchant Poux

On m'a dit qu'il existât, jadis, un être qui, en tous les domaines de la méchanceté, creusa si profond que l'Univers entier s'en trouva presque énucléé. Je vais vous raconter son histoire.

Il n'était pas ignorant de sa condition. De la paume de main du docteur s'écrasant de tout son poids sur la rondeur nouveau-née de son postérieur, descendit, sautillant comme une puce, le noir dessein de son existence. Il le méditera toute sa vie.

Il questionna le néon clignotant, demandant comment pourrais-je compléter ce projet, la sphère du mal est comprimée depuis trop longtemps déjà, une voix monte en moi, plus bouillante encore que la lave ou le café brûlé: que j'aille éclater les parois de ce sombre oeuf à la coque!

Une dame, trop âgée pour que la politesse de l'auteure de ces lignes ose en préciser la valeur. Une dame donc, et très pieuse, s'engageait alors sur le passage piéton, attentivement attentive à la couleur rosacée du lumignon de la Loi.

Lui, émergé de son sommeil réparateur par la plainte klaxonnante du véhicule ci-joint, se releva du milieu du passage clouté, et croisa le regard ahuri de la vieille.

Oh! quelle nouvelle occasion criminelle saute aux bras aimants de mes yeux! Dois-je la pousser ? Lui arracher son sac ? Défaire le lacet de sa chaussure ? Aah! non, non, et re-non de diou! Je vois le piège, vieille connasse. Mon lot ne sera pas si réduit. Mon ambition veut embraser le ciel, la terre, et la mer aussi! Et voici qu'au chef cuisinier, on présente une vieille saucisse en sauce tomate trop sucré. Nenni !

Les ailes frétillantes de la haine se dodelinant sous les omoplates de sa chemise, il arrêta la circulation d'un geste. Le monde s'arrête. Le Soleil fixe son oeil. Le ciel fixe son bleu. Et l'aigle immobile, suspendu au creux de l'air, attend laborieusement le signal pour reprendre son battement.

La dame passe. Lentement. Gentiment. Atteint l'autre rive. Elle remercie cet énergumène qui tient le temps entre le pouce et l'index. Comme un mort remercie le passeur Charon, ce vieux bougre à la bouche pleine de pièces d'or - quelle dentition!

Assuré de la complétion de son forfait, notre Temporisateur improvisé décolle les molleurs dodues de son pouce et de son index. La circulation reprend. Le Soleil louche de nouveau. Le ciel continue sa peinturluration habituelle (et de très mauvais goût, si vous me permettez). L'aigle, par contre, n'a pas survécu, et tomba si raide qu'on voit encore de nos jours, le vertical trait au-dessus de la scène.

!
Scons Dut

l'Huître Encyclopédique

il arrive à l'âme troublée, comme flaque sous gravillon, de dissiper ses cercles concentriques au rivage d'une lecture attentive méticuleuse.

mais que lire ?

les cathédrales de pierres solides comme des arguments ? non; il faut à ces clartés le plan lisse d'un miroir.

un poème ? à quoi bon; colloïdal peut-être mais intelligible encore.

Non. À qui se trouve être une volute dans un petit pot de glaire, de ceux qu'on retrouve au chevet des malades au carrelage blanc, la lecture d'un dictionnaire total, dans l'ordre indiqué (peu importe), suffira. Petit a, grand A, petit b, grand B, petit c, grand C, petit d, grand D,

petit tout petit et caetera

chez moi    loin      sans moi        on meurt sans prévenir
sd