Salut.
Il faut que je vous raconte. J'avais quatorze ans. J'ai grandi dans une ville, vous savez. Une toute petite ville dans une île trop petite. Alors elle paraissait grande. Et plus encore à une jeune ado de quatorze ans.
Bon. Je marchais, tranquillement, en retour vers chez moi. J'avais pas de scoot. Trop jeune, trop dangereux, etc. Il y a trois kilomètres du collège jusque chez moi. J'avais insisté pour rentrer à pieds. Comme ça, je pouvais chaper l'école. Aller à la plage, regarder la mer avec les copines (boire des bières chaudes aussi).
Alors, donc. Je marchais un soir. C'était seize heures à peu près. Je portais des savates (ça se dit pas tong). Short jean court et débardeur. Comme tout le monde. C'était en décembre. Là-bas, ça veut dire saison chaude et humide. Donc il fait chaud, on transpire beaucoup. Il pleut souvent, mais de l'eau chaude. Ce soir là, il pleuvait pas. Je suais, jusque dans mes savates. La poussière collait sous mon talon, entre les orteils, comme des petites flaques de boue. En plus, ça grimpe pas mal pour aller chez moi.
Je suis passée devant la rue des écoles. Il y a le café du commerce. Plein de vieux qui boivent trop tôt. Les vieux les plus vieux jouaient aux dés entre deux toyota hilux. Des jeux d'argent. J'aimais pas passer par là.
Sur le chemin, y a aussi les clôtures pas bien fermées, avec des chiens fâchés. Oui, y'en avait un, je m'en rappelle. Gigantesque ! Même avec le portail fermé. Il pouvait poser sa tête par dessus. Mais il était pas très méchant. Il était trop âgé. Je sais pas ce qu'il est devenu.
Aussi, il faut passer devant l'hôpital. Il y en a quatre, des hôpitaux gros comme lui. Mais, lui c'est le plus ancien. J'avais déjà visité cet endroit y a longtemps, mais je m'en souviens pas trop. Sauf peut-être l'odeur chimique. De pomme verte. Y'a pas de pomme, toute façon, sur l'île.
Par contre, y a bien des voitures. Enfin pas tant que ça, mais le réseau routier est mal foutu; c'est toujours bouché. J'avais donc des flaques de boue transpirée sous les pieds, et des volumes de gaz d'échappements dans les poumons. Heureusement, qu'il pleuvait pas.
Donc trois kilomètres, dont un bon kilomètre en montée. Et, dans cette montée, un virage. Au bout de la courbe, on peut monter sur un muret. On voit alors toute la ville, ce qui reste du lagon sous le port, et l'océan tout autour. Jusque là où se couche le soleil.
Voilà, c'est à peu près à ce moment là, que j'ai réalisé que je n'avais plus aucuns grand-parents.
lundi 14 avril 2014
dimanche 13 avril 2014
La plainte du Répéteur
Il a exploré des terrains connus. Il a découvert des affaires publiées, et dessiné des lignes déjà tracées.
Il a volé des gâteaux gratuits, et il a mangé des purées mâchées.
Il a parlé des mots très vieux, crié des échos d'appels.
Il a vu la lumière d'avant-hier. Il a bu un lait caillé. Et il a traversé des océans tout secs.
Il a dompté des chevaux tout sages. Il a sué des efforts qu'il n'avait pas commis, planté des arbres qui n'étaient plus verts.
Il a construit une vieille maison.
Il a chanté des notes tombées des bouches. Et, il a avalé un thé froid.
Il a attrapé la maladie d'une guérison, il a tué des morts.
Etc.
Il a volé des gâteaux gratuits, et il a mangé des purées mâchées.
Il a parlé des mots très vieux, crié des échos d'appels.
Il a vu la lumière d'avant-hier. Il a bu un lait caillé. Et il a traversé des océans tout secs.
Il a dompté des chevaux tout sages. Il a sué des efforts qu'il n'avait pas commis, planté des arbres qui n'étaient plus verts.
Il a construit une vieille maison.
Il a chanté des notes tombées des bouches. Et, il a avalé un thé froid.
Il a attrapé la maladie d'une guérison, il a tué des morts.
Etc.
Pauvre pierre, périmée avant l'heure;
Frêle esquif, engrossé des cadavres d'algues que déversent les têtes ouvertes.
Et sur la mer inféconde, il persiste.
Il ne poussera pas de feuilles vertes sous le ciel nocturne.
Il ne cueillera pas les étoiles nouvelles.
Il ne goûtera pas le sel étranger.
Il ne caressera pas les vents frais.
Il ne couchera pas à l'ombre d'un soleil levant.
Et il ne tâtera pas le pouls d'un petit-être.
Perpétuant un mouvement qui n'est pas le sien, étranger à lui-même, il s'en ira, comme un rebond dans l'eau.
Que personne ne chante son nom ! Puisqu'il ne se l'est pas donné !
vendredi 11 avril 2014
Tyrogonie
Edmon
Qui tombe tombe deux fois ...
Le voici donc, Edmon, l'être qui a pour visage un miroir d'une année de côté. L'être qu'on voit mais qu'on ne peut regarder, abyme de tous les êtres. Qui est-il ? Femme, Homme, Amibe ? En quel temps, s'il n'est le temps, est-il né, l'être au nez brisé ? Toutes les questions des amoureux, ses prétendants, de Joboah, le deuxième, c'est ici qu'ον nous répond. Lui l'an Zéro, est né au pays Noétique, en l'année ronde, son nom l'indique. Le mirroir d'abord, car c'est le Verbe, la surface qui vient avant l'intérieur, avant l'extérieur, la surface qui réfléchit. Le Je du prince, premier des êtres, le Je des autres, et c'est le même. Il est né n'ayant qu'une seule face, et la lumière revenante révéla la seconde.
Edmon n'est pas lisse, il a chuté, on l'a poussé, il est seul ! et alors ?! Il s'est brisé, comme un oeuf. L'effroyable souffrance du premier être qu'éprouve la première douleur. Le crime pèse et ouvre l'histoire de cet être, devenu Anthrope, brisé par la honte de s'être vu se voyant se voir se voyant vu par lui se voyant voir lui-même. Il avait grandi sa main pour toucher l'image, et se toucha, lui, l'image de l'image, et se poussa hors de son côté, et tomba de l'autre côté. Et se brisa. C'est décidé, il se vengera.
Joboah, son amant, rapporte ici l'histoire de l'Edmon, l'univers de l'Anthrope au nez brisé par lui l'être pousseur qui tua et se vengera. Car il n'est plus seul, puisqu'il est brisé. Les parcelles d'Edmon sont autant d'Edmon, mais voici venir la plus féroce, celle qui se nomma avant toutes les autres.
Versuni
Ô comme elle est belle
La douce Versuni.
Ô combien je veux
Sa pure transparence.
Qui ôte ses ailes
À cet ange infini ?
Qui souffre le feu
Et qui hurle Vengeance !
La voici donc, Versuni, l'être d'un débris ôté au visage d'Edmon. Elle est la gauche de celui qui est droit, l'être qu'on regarde mais qu'on ne voit pas, sombre ciel sur tous les êtres. Elle porte en son sein l'azur désinvolture. C'est qu'étant transparence, elle est toute entière nue, elle, l'être sans couleur. Ce qu'elle enlève au surface, elle le rend en volume. De la peau miroir du prince Edmon, elle fit l'épaisseur de l'espace et du temps. Elle fait pour la lumière une formidable prison, pièce close sans mur où les voyages sont libres. Edmon qui était le point n'est plus qu'un centre parmi les centres du sein de Versuni, maintenant l'enveloppe du premier des êtres, de l'être au nez brisé. Le singulier est mort en pluriel. Et c'est elle qui en est la cause !
Mais c'est qu'elle l'aime, le bel Edmon, depuis le début, elle l'aime. Et lui, le fou, le traître ne l'a pas vu. Il avait grandi sa main pour l'approcher. C'est elle qu'il voulait toucher. Lorsque son doigt, index d'airain, vint la toucher, l'étincelle les firent tomber. L'effroyable poids du premier être qu'éprouve la première pudeur. Elle, qui était lui, qui s'entendait entendant s'entendre s'entendant entendu par elle s'entendant entendre elle-même. Pour couvrir son coeur, elle fait une nuit. Son coeur, c'est l'Anthrope, ce traître, ce fou. Et elle l'enveloppe, l'étreint et s'étend, pour qu'aucune autre parcelle, du corps d'Edmon, n'échappe à son filet d'espace et de temps. C'est décidé, elle ne lâchera pas.
Joboah, son tendre ami, rapporte l'histoire de la belle Versuni, la plus douce des parcelles tombée par lui, l'être au nez brisé. Lui, qui maintenant est prisonnier de l'infini, et elle, transparente, gardienne de la nuit; ils s'aiment ! enfin ! d'un amour soleil, pomme d'ombre et de lumière, qui, chaque jour, chante le matin et le soir meurt, assassiné. Mais qui tuent l'astre revenant ?! Des deux plus grand morceaux de la coquille brisée, sont sortis, elles sont étincelantes, quatre armées des terres et des eaux, des feux et des vents.
Moi, l'armée des airs
Qui siffle dans les cages
Je suis le fil de rage
Où pendent les mères !
Moi, l'armée des flammes
Qui brûle dans vos coeurs
J'arrache le bonheur
Et mange vos âmes !
Moi, l'armée liquide
Qui coule vos vaisseaux
Je vous noie vermisseaux
dans des boues putrides !
Moi, l'armée d'acier
Qui creuse les cavernes
Je jette dans vos cernes
Vos corps émaciés !
Ô trembler, il faut trembler ! Voici venir le fils tueur de père et tueur de mère, mangeur de frère, le rejeton des éléments. Les quatre armées, elles sont étincelantes, l'ont engendré. Il porte en lui la brisure originelle. Des deux plus grands morceaux de la coquille brisée, il s'est fait un corps et une âme qui jamais, diaboliques, ne se regardent. Pour former son corps, ils mélangèrent l'acier des cavernes aux fanges des vers. Pour gonfler son âme, ils soufflèrent ensemble les flammes de la haine et les vents de la fureur. Il est la lutte constante des quatre armées du globe. Il est monstre de discorde, bête de l'immonde. Chaque région de son être renferme, il est putride, le fiel des vessies et l'immondice intestin. Tout y est panse, feuillet et caillette. Tout est mâché, ruiné et rejeté. Ses bouches, gouffres affreux, engloutissent ruisseaux et mers, et vomissent fleuves et océans. Son être coagule, comme le sang à l'air frais. Mille vers le rongent, petits léviathans, et rejettent, repas de demain, leur repas de la veille. Sa masse n'est pas dense, il ne connaît pas le plein. Cavernes et cratères sont les yeux de cet être, et dans ces immenses gouffres, et dans d'immenses vasques, on voit ronfler, terribles sont ces soeurs, poisons et venins.
Tout en lui poursuit la guerre des quatres armées qui furent ses mères. Par l'armée des terres et l'armée des eaux, elles sont mercure et alcool, lui, l'être perfide, est pâte dur et pâte molle. Par l'armée des flammes et l'armée des vents, elles sont furieuses, résident les béances et les pestilences. Il mêle au lait de sa chair, le sang des chenilles, et, prince de présure, les mâchent en bouillie. Son souffle tiède, son souffle fétide, pend en long filet sa salive humide. Il est l'horrible et l'insondable, l'ombre infinie du pays des contraires. Ce qui est oui y devient non, au dur succède le mou, on y confond le blanc et l'écarlate, et le coeur avec la rate.
Cet être, c'est le Galactre, l'infâme fromage des temps anciens et des temps futurs. Ses fils seront pendus, et ses fils chanteront. En longues viscères tordues, on les verra sourire sur les étals des marchands. Il est l'ulcère de tous les ulcères. Il est tueur de père et tueur de mère. Il broie dans sa caséité les amours soleils et les divinités. Il tue chaque jour la pomme de lumière, et y insère toujours plus gros, le ver de l'ombre. Ô comme je vois maintenant briller, en lettres de fourmes, le nom du galactre, le nom de ce fourbe, le monstre de lait et la bête de sang. Il hurle maintenant, il faut l'entendre, c'est le Tyron !
Scons Dut
NDLR: Le Galactre est un monstre de la mythologie du pays des Gnolins. Il est généralement représenté sous forme de gruyère, bien que le gruyère ne soit pas à l'origine un fromage de cette région. La légende veut qu'à chaque fois qu'un de ses trous est comblé, deux autres s'ouvrent.
jeudi 10 avril 2014
L'Inacheval
Et c'est ainsi que S. termina son oeuvre Inacheval. Il était temps pour elle de vendre cette sueur. Mais par où commencer ? Elle appela son amie, Irisa, pour lui demander conseil. À ces suppliques empressées, Irisa décrocha le sourcil, et lui répondit ces mots ailés:
- Et comment ? Déjà ! Ta plume galopante vient à peine de souffler son point final, que tu demandes déjà leurs avis !
Il fallait la comprendre, lui intima S. Et elle lui expliqua les raisons de cette hâte. Elle n'avait plus un sou. Sa poche avait bien su la contenter tant qu'elle était pleine. Mais rien ne se perd et rien ne se crée, la matière première de toute création est la nourriture, et elle-même est produite par l'argent. Celle-ci, parmi toutes ses raisons, était la plus profonde.
- Mais enfin, rétorqua Irisa pour la rassurer, je peux t'aider pour ça. Tu sais bien que l'or vibre dans mes cheveux, et que c'est moi qui dicte aux hérissements de la mer sous le soleil sa variété moirée.
Oui, elle savait, soupira S. Mais elle insista, elle la supplia de la conduire à la Chambre. C'est là en effet que sont jugées ces affaires. Mais la chose n'est pas aisée, car la Chambre se divise en trois sections: la Porte, la Table et le Lit. Chacune d'elles est opérée par un magistrat. Le Portier ouvre la Porte et le Tablier entretient la Table.
- Très bien, céda Irisa, je t'y emmènerai. Rejoins-moi au Coucher du Jour. Je t'emporterai au doux sifflement du Zéphyr à travers les pins noirs. Nous atteindrons la Chambre avant que les Pléïades plongent leurs blanches nuques dans les roses marines.
Mille merci ! éclata S. Elle enfila ses charentaises prises au printemps, agrippa son flottement d'été et débarqua bien trop en avance au bonheur du rendez-vous. Elle eut le temps de ressasser en son coeur les motifs de son action, ainsi que les sentiers battus par son Inacheval, et les mille peines qui avaient assailli son enthousiasme. Elle comptait bien tout leur raconter. Comment, à l'appel d'un geste perdu, elle entama le voyage dont elle ne reviendra jamais. Comment elle perdit l'éclat de ses yeux, la vigueur de ses membres, et tous les autres, compagnons si tendrement aimés! Comment, enfin, au péril de ses plumes, elle but un jour l'eau d'une source noire dont elle oublia le nom. Ah oui ! Décidémment, il fallait vraiment qu'elle leur racontât !
Les Pléïades défirent l'attache de leurs soies, et plongèrent au creux des vagues parfumées. Alors, le Zéphyr frappa de son sabot le marbre éclatant de la Chambre. La Bourrasque s'éleva, et comme la fumée sort du naseau brûlant des chaînes à vapeurs, de même, Irisa s'éfila hors du char, pour y déposer S.
- Salut, Portier ! tonitrua Irisa, un peu hésitante (ce n'était pas son habitude). Veux-tu bien accueillir une amie qui m'est chère ? Elle a beaucoup fait, et veut vous raconter son Inacheval.
Le Portier grinça sa dent de plomb sous la cheville. La tête baissée, dos contre la Porte, il faisait peser ses larges mains sur le levier devant lui. Il grommelait. Ce n'était pas l'heure. Et puis, il était tard. On ne pouvait pas déranger la Chambre comme ça. Il était fatigué. Ses épaules sont lasses. Les années, tous les jours, lui roulent sur le dos.
- Suffit, Portier ! décapa Irisa, plus sûre. Ne viens pas froncer devant nous les plis de ton marbre ! La tonne que tu emploies doit céder. Elle ne peut être aussi grave que ce que j'apporte ici: un ventre affamé !
Oui, gargouilla S. Elle ne s'était nourri jusqu'ici que des vapeurs d'encres de seiches, et d'insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. C'est tout juste ce qu'il fallait en compte de protéines pour soutenir la marche de l'oeuvre. Mais lorsque les ailes gauches des pilotes eurent touché le socle du navire, et que les seiches eurent fui l'épuisette vers leur repaire, c'est-à-dire, lorsque le point final fut accosté, elle sentit monter en elle le contraire de la satiété. Dans un corps qui avait enduré tant de choses déjà. Le Portier comprenait (n'est-ce pas ?) qu'elle n'avait plus le choix. Elle lui raconta les pointes fulgurantes des volcans, et le sifflement des laves sur les peaux. Elle lui expliqua la propagation des ondes amères, et les réverbérations tristes. Et, elle lui dit l'enclume des pierres à mica et leur compression tectonique.
Ceci acheva de convaincre le Portier (deux larmes coulaient sous son oeil). Il actionna le levier. Le cylindre, sur son granit, chut, et le battant s'écarta du chemin. Irisa invita S à s'installer près de la Table.
- Salut, Tablier ! chanta Irisa.
- Salut, Irisa ! sourit le Tablier. Je voyais bien dans mes équerres que tu reviendrais me voir ! J'ai tracé pour toi des bouquets de cercles au compas.
- Oh ! Gentil passereau ! Ne calcule pas mes révolutions; tu sais bien que tes rayons tracent les lignes quand les miens étalent les couleurs.
- Mais tu ne refuseras pas ces gravures ! Vois comme la pointe d'argent, par mille égratignures, a su piquer dans la plaque de cuivre les lignes de tes fines chevilles.
- Oh, charmant Tablier, rit Irisa. Cessons ces badineries. Veux-tu plutôt m'accorder une faveur ?
- Bien sûr ! En toute chose qu'un angle bissèque, ou qu'une gradation mesure, je peux répondre. Tu connais mes balances infaillibles !
- Alors tu ne feras pas mentir la rectitude ton esprit, lorsque je te présenterai les voeux de ma tendre amie.
Salut, Tablier; répéta S. Le Tablier, qui jusqu'alors portait bonne mine, s'étonna. Combien mesurait S ? Sa hauteur, sa taille. Quel profondeur avait S ? Quel était le total des degrés qu'elle avait tournés ? Et le poids de sa peau, le poids de ses os. Et puis, le volume de ses poumons. La quantité de minutes que les souvenirs de S versaient sans cesse. Et l'épaisseur de son ombre.
Elle répondit à toutes ses questions. Et après que les dimensions de son être furent énumérées, elle rapporta son Inacheval. Et elle répéta ce qu'elle dit au Portier. Elle le répéta plusieurs fois; pour l'enregistrement. Et la pointe d'argent creusa dans les plaques de cuivre les lits des fleuves de feu volcanique, les séquences mélodiques de l'éclatement des roches, et le chiffre barométrique de la force tellurique. Elle raconta aussi ce qu'elle n'avait pas dit au Portier. Elle dit les visages sur les plages. Le nombre de faces levés vers l'azur du ciel quand la mer drossait le long des dunes jaunes, d'autres dunes venues d'ailleurs. Elle décrit l'odeur des crèmes sur les peaux brûlées, et la poussière dans les rues du vieux port. Et l'huile des moteurs, et l'huile des explosions, et aussi le camphre dans les voiles de safran.
Toutes ces choses pesaient sur les plaques de cuivre. Et la circonférence du coeur du Tablier enfla. Il frotta ses gravures à l'eau vive, et les déposa dans leurs fourreau chamelé. Bien ! dit sa bouche, tandis qu'il restait silencieux. D'après les trajectoires des orbes, et bon gré le solde des colonnes de la Table, il approuva S. Il ajouta cependant:
- Chère Irisa, quels sont ces mots perceurs des coques des amandes ? ce que tu me portes là est plus que je ne peux supporter. J'ai bien compté le creux de ce ventre affamé, et je ne vois aucune raison de ne pas la conduire au Lit. Tu sais bien pourant, Irisa, que tu ne pourras pas l'accompagner. Aucune lumière ne peut pénétrer l'enclos des brumes. S peut partir. Assurée. Son rapport a été enregistré.
- Oh je sais bien, tendre ami. Je te remercie, et te promets, en échange de ce service, de jeter dans le ciel des boucles de mes cheveux; les meilleures, celles qui forment un huit. Car il faut déjà que je reparte.
S s'étonna.
- Ne t'inquiète pas, répondit aussitôt Irisa, tu n'as plus besoin de moi.
Et elle s'échappa comme le vent sous une aile.
Le Tablier se rassit sur sa chaise de bois. Et par un angle calculé, en une même posture, il salua la lumière, et indiqua le Lit.
S passa derrière le voile. Elle se tenait près du Lit. Elle ne reconnut pas tout de suite celui qui l'occupait. Il était allongé, inflexible. Ajusté, comme Procuste. Lourd aussi. Lorsqu'il l'aperçut, et pour lui libérer un espace à sa mesure, il se déplaça. Comme peut se déplacer une caravane de planètes alignées. Elle s'allongea dans l'interstice, et tout en fixant les nues au-dessus du Lit, elle souffla.
- Salut, Temps ... Je n'ai pas encore parlé jusqu'ici ... sauf pour rapporter mon Inacheval. Irisa m'a mené jusqu'à toi. J'ai sous le bras les plaques de cuivres où sont gravées mes empreintes. Je suis un peu fatiguée, tu comprends. J'ai traversé tant d'épreuves. À la suite d'un geste manqué, j'ai perdu l'éclat de mes yeux, la vigueur de mes membres, et tous les autres, mes compagnons si tendrement aimés. J'ai bu l'eau noire d'une source. Et j'ai oublié son nom. J'ai goûté les vapeurs d'encres de seiches. J'ai cueilli les insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. J'ai vu les fulgurances des volcans, et j'ai entendu la plainte des laves sur les peaux. J'ai visité le foyer des ondes amères, et j'ai vibré sous leurs réverbérations tristes. J'ai soutenu l'enclume des pierres sous les plaques. J'ai aimé des visages sur les plages. J'ai rempli mes poumons de leurs regards vers le ciel. J'ai reçu les dunes que la mer apportait. J'ai appliqué les crèmes sur les peaux brûlées. J'ai marché les rues du vieux port. J'ai frotté les barbes de poussière. J'ai oint les moteurs et les explosions des huiles d'un vieux palmier. Et j'ai soufflé le camphre de Barus dans les voiles de safran.
Dis moi, ô Temps, n'ai-je pas assez vécu ?! La cause de ma venue, c'est ce ventre affamé. Tu sais bien qu'il faut de l'argent pour produire la nourriture. Mais ce ventre a déjà tout goûté, et réclame un métal plus précieux ! Plus précieux que l'argent, plus précieux que l'or, que toutes les cathédrales que la terre roule en son sein. Tu es le seul, m'a-t-on dit, à pouvoir m'aider.
Voudras-tu rassembler ce qu'il convient pour me donner ta réponse ?
En attendant, laisse-moi, je te prie, profiter quelque peu de ce lit. Il y a bien longtemps déjà que mes yeux ne se sont pas fermés. Je veux scruter l'ombre de mes paupières. Pour déloger la poussière jaune à la source de mes larmes ...
Étrange sensation.
Je ne vois plus la teinte orangée, ni les pétioles de veines bleues. Le grain d'or a disparu. La source noire s'est tarie.
Je n'ai plus faim.
- Et comment ? Déjà ! Ta plume galopante vient à peine de souffler son point final, que tu demandes déjà leurs avis !
Il fallait la comprendre, lui intima S. Et elle lui expliqua les raisons de cette hâte. Elle n'avait plus un sou. Sa poche avait bien su la contenter tant qu'elle était pleine. Mais rien ne se perd et rien ne se crée, la matière première de toute création est la nourriture, et elle-même est produite par l'argent. Celle-ci, parmi toutes ses raisons, était la plus profonde.
- Mais enfin, rétorqua Irisa pour la rassurer, je peux t'aider pour ça. Tu sais bien que l'or vibre dans mes cheveux, et que c'est moi qui dicte aux hérissements de la mer sous le soleil sa variété moirée.
Oui, elle savait, soupira S. Mais elle insista, elle la supplia de la conduire à la Chambre. C'est là en effet que sont jugées ces affaires. Mais la chose n'est pas aisée, car la Chambre se divise en trois sections: la Porte, la Table et le Lit. Chacune d'elles est opérée par un magistrat. Le Portier ouvre la Porte et le Tablier entretient la Table.
- Très bien, céda Irisa, je t'y emmènerai. Rejoins-moi au Coucher du Jour. Je t'emporterai au doux sifflement du Zéphyr à travers les pins noirs. Nous atteindrons la Chambre avant que les Pléïades plongent leurs blanches nuques dans les roses marines.
Mille merci ! éclata S. Elle enfila ses charentaises prises au printemps, agrippa son flottement d'été et débarqua bien trop en avance au bonheur du rendez-vous. Elle eut le temps de ressasser en son coeur les motifs de son action, ainsi que les sentiers battus par son Inacheval, et les mille peines qui avaient assailli son enthousiasme. Elle comptait bien tout leur raconter. Comment, à l'appel d'un geste perdu, elle entama le voyage dont elle ne reviendra jamais. Comment elle perdit l'éclat de ses yeux, la vigueur de ses membres, et tous les autres, compagnons si tendrement aimés! Comment, enfin, au péril de ses plumes, elle but un jour l'eau d'une source noire dont elle oublia le nom. Ah oui ! Décidémment, il fallait vraiment qu'elle leur racontât !
Les Pléïades défirent l'attache de leurs soies, et plongèrent au creux des vagues parfumées. Alors, le Zéphyr frappa de son sabot le marbre éclatant de la Chambre. La Bourrasque s'éleva, et comme la fumée sort du naseau brûlant des chaînes à vapeurs, de même, Irisa s'éfila hors du char, pour y déposer S.
- Salut, Portier ! tonitrua Irisa, un peu hésitante (ce n'était pas son habitude). Veux-tu bien accueillir une amie qui m'est chère ? Elle a beaucoup fait, et veut vous raconter son Inacheval.
Le Portier grinça sa dent de plomb sous la cheville. La tête baissée, dos contre la Porte, il faisait peser ses larges mains sur le levier devant lui. Il grommelait. Ce n'était pas l'heure. Et puis, il était tard. On ne pouvait pas déranger la Chambre comme ça. Il était fatigué. Ses épaules sont lasses. Les années, tous les jours, lui roulent sur le dos.
- Suffit, Portier ! décapa Irisa, plus sûre. Ne viens pas froncer devant nous les plis de ton marbre ! La tonne que tu emploies doit céder. Elle ne peut être aussi grave que ce que j'apporte ici: un ventre affamé !
Oui, gargouilla S. Elle ne s'était nourri jusqu'ici que des vapeurs d'encres de seiches, et d'insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. C'est tout juste ce qu'il fallait en compte de protéines pour soutenir la marche de l'oeuvre. Mais lorsque les ailes gauches des pilotes eurent touché le socle du navire, et que les seiches eurent fui l'épuisette vers leur repaire, c'est-à-dire, lorsque le point final fut accosté, elle sentit monter en elle le contraire de la satiété. Dans un corps qui avait enduré tant de choses déjà. Le Portier comprenait (n'est-ce pas ?) qu'elle n'avait plus le choix. Elle lui raconta les pointes fulgurantes des volcans, et le sifflement des laves sur les peaux. Elle lui expliqua la propagation des ondes amères, et les réverbérations tristes. Et, elle lui dit l'enclume des pierres à mica et leur compression tectonique.
Ceci acheva de convaincre le Portier (deux larmes coulaient sous son oeil). Il actionna le levier. Le cylindre, sur son granit, chut, et le battant s'écarta du chemin. Irisa invita S à s'installer près de la Table.
- Salut, Tablier ! chanta Irisa.
- Salut, Irisa ! sourit le Tablier. Je voyais bien dans mes équerres que tu reviendrais me voir ! J'ai tracé pour toi des bouquets de cercles au compas.
- Oh ! Gentil passereau ! Ne calcule pas mes révolutions; tu sais bien que tes rayons tracent les lignes quand les miens étalent les couleurs.
- Mais tu ne refuseras pas ces gravures ! Vois comme la pointe d'argent, par mille égratignures, a su piquer dans la plaque de cuivre les lignes de tes fines chevilles.
- Oh, charmant Tablier, rit Irisa. Cessons ces badineries. Veux-tu plutôt m'accorder une faveur ?
- Bien sûr ! En toute chose qu'un angle bissèque, ou qu'une gradation mesure, je peux répondre. Tu connais mes balances infaillibles !
- Alors tu ne feras pas mentir la rectitude ton esprit, lorsque je te présenterai les voeux de ma tendre amie.
Salut, Tablier; répéta S. Le Tablier, qui jusqu'alors portait bonne mine, s'étonna. Combien mesurait S ? Sa hauteur, sa taille. Quel profondeur avait S ? Quel était le total des degrés qu'elle avait tournés ? Et le poids de sa peau, le poids de ses os. Et puis, le volume de ses poumons. La quantité de minutes que les souvenirs de S versaient sans cesse. Et l'épaisseur de son ombre.
Elle répondit à toutes ses questions. Et après que les dimensions de son être furent énumérées, elle rapporta son Inacheval. Et elle répéta ce qu'elle dit au Portier. Elle le répéta plusieurs fois; pour l'enregistrement. Et la pointe d'argent creusa dans les plaques de cuivre les lits des fleuves de feu volcanique, les séquences mélodiques de l'éclatement des roches, et le chiffre barométrique de la force tellurique. Elle raconta aussi ce qu'elle n'avait pas dit au Portier. Elle dit les visages sur les plages. Le nombre de faces levés vers l'azur du ciel quand la mer drossait le long des dunes jaunes, d'autres dunes venues d'ailleurs. Elle décrit l'odeur des crèmes sur les peaux brûlées, et la poussière dans les rues du vieux port. Et l'huile des moteurs, et l'huile des explosions, et aussi le camphre dans les voiles de safran.
Toutes ces choses pesaient sur les plaques de cuivre. Et la circonférence du coeur du Tablier enfla. Il frotta ses gravures à l'eau vive, et les déposa dans leurs fourreau chamelé. Bien ! dit sa bouche, tandis qu'il restait silencieux. D'après les trajectoires des orbes, et bon gré le solde des colonnes de la Table, il approuva S. Il ajouta cependant:
- Chère Irisa, quels sont ces mots perceurs des coques des amandes ? ce que tu me portes là est plus que je ne peux supporter. J'ai bien compté le creux de ce ventre affamé, et je ne vois aucune raison de ne pas la conduire au Lit. Tu sais bien pourant, Irisa, que tu ne pourras pas l'accompagner. Aucune lumière ne peut pénétrer l'enclos des brumes. S peut partir. Assurée. Son rapport a été enregistré.
- Oh je sais bien, tendre ami. Je te remercie, et te promets, en échange de ce service, de jeter dans le ciel des boucles de mes cheveux; les meilleures, celles qui forment un huit. Car il faut déjà que je reparte.
S s'étonna.
- Ne t'inquiète pas, répondit aussitôt Irisa, tu n'as plus besoin de moi.
Et elle s'échappa comme le vent sous une aile.
Le Tablier se rassit sur sa chaise de bois. Et par un angle calculé, en une même posture, il salua la lumière, et indiqua le Lit.
S passa derrière le voile. Elle se tenait près du Lit. Elle ne reconnut pas tout de suite celui qui l'occupait. Il était allongé, inflexible. Ajusté, comme Procuste. Lourd aussi. Lorsqu'il l'aperçut, et pour lui libérer un espace à sa mesure, il se déplaça. Comme peut se déplacer une caravane de planètes alignées. Elle s'allongea dans l'interstice, et tout en fixant les nues au-dessus du Lit, elle souffla.
- Salut, Temps ... Je n'ai pas encore parlé jusqu'ici ... sauf pour rapporter mon Inacheval. Irisa m'a mené jusqu'à toi. J'ai sous le bras les plaques de cuivres où sont gravées mes empreintes. Je suis un peu fatiguée, tu comprends. J'ai traversé tant d'épreuves. À la suite d'un geste manqué, j'ai perdu l'éclat de mes yeux, la vigueur de mes membres, et tous les autres, mes compagnons si tendrement aimés. J'ai bu l'eau noire d'une source. Et j'ai oublié son nom. J'ai goûté les vapeurs d'encres de seiches. J'ai cueilli les insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. J'ai vu les fulgurances des volcans, et j'ai entendu la plainte des laves sur les peaux. J'ai visité le foyer des ondes amères, et j'ai vibré sous leurs réverbérations tristes. J'ai soutenu l'enclume des pierres sous les plaques. J'ai aimé des visages sur les plages. J'ai rempli mes poumons de leurs regards vers le ciel. J'ai reçu les dunes que la mer apportait. J'ai appliqué les crèmes sur les peaux brûlées. J'ai marché les rues du vieux port. J'ai frotté les barbes de poussière. J'ai oint les moteurs et les explosions des huiles d'un vieux palmier. Et j'ai soufflé le camphre de Barus dans les voiles de safran.
Dis moi, ô Temps, n'ai-je pas assez vécu ?! La cause de ma venue, c'est ce ventre affamé. Tu sais bien qu'il faut de l'argent pour produire la nourriture. Mais ce ventre a déjà tout goûté, et réclame un métal plus précieux ! Plus précieux que l'argent, plus précieux que l'or, que toutes les cathédrales que la terre roule en son sein. Tu es le seul, m'a-t-on dit, à pouvoir m'aider.
Voudras-tu rassembler ce qu'il convient pour me donner ta réponse ?
En attendant, laisse-moi, je te prie, profiter quelque peu de ce lit. Il y a bien longtemps déjà que mes yeux ne se sont pas fermés. Je veux scruter l'ombre de mes paupières. Pour déloger la poussière jaune à la source de mes larmes ...
Étrange sensation.
Je ne vois plus la teinte orangée, ni les pétioles de veines bleues. Le grain d'or a disparu. La source noire s'est tarie.
Je n'ai plus faim.
Scons Dut
mardi 26 novembre 2013
Aristote - Les Catégories (5) [f]
Structure de l'ouvrage
5. Substance
(f) La substance comme réceptacle des contraires
Dans cette dernière section, j'examine ce qui, selon Aristote, constitue l'aspect le plus propre (idios, ἴδιος) à la substance, ce qui ne revient qu'à elle. Cet aspect s'énonce de la façon suivante: la substance, tout en restant identique (tautos, ταὐτός) et numériquement une (hen arithmôi, ἓν ἀριθμῷ), peut recevoir (einai dektikon, εἶναι δεκτικόν) les contraires (enantiôn, ἐναντίων).
Commençons par un exemple. Cet homme-ci peut être tantôt assis, tantôt debout, ou bien tantôt chaud, tantôt froid, ou encore tantôt sain, tantôt malade. Dans tous ces cas, il s'agit toujours du seul et même homme, ce dernier éprouve simplement un changement qui le fait aller d'un contraire à l'autre.
Le fait que ce soit la substance qui éprouve le changement est important, car d'autres choses peuvent recevoir les contraires. Aristote cite l'exemple de la parole (logos, λόγος) ou l'opinion (doxa, δόξα). Imaginons un homme assis, et examinons la proposition ``cet homme est assis''. Lorsque cet homme est assis, cette proposition est vraie, mais dès qu'il se lève, cette proposition devient fausse. Ainsi, on pourrait croire que cette proposition partage avec la substance le fait de recevoir les contraires, puisqu'elle reçoit tantôt le vrai, tantôt le faux. Sauf que dans cet exemple, ce n'est pas la proposition qui éprouve le changement mais cet homme-ci qui est tantôt assis, tantôt levé. La proposition, elle, n'éprouve aucun changement. Le support du changement est la substance (première ici) ``cet homme''.
Aristote n'en dit pas plus à propos de ce dernier aspect, et j'avoue que je reste assez perplexe. Il me semble que l'argument développé par Aristote est lié à la notion de changement (on retrouve dans le texte le verbe gignomai, γίγνομαι, je deviens, ainsi que metaballô, μεταβάλλω, je change). Car lorsqu'on dit qu'une substance peut recevoir, par un changement en elle-même, des contraires, on ne dit évidemment pas qu'elle peut recevoir les contraires en même temps. Cet homme-ci ne peut être à la fois debout et assis, mais peut être tantôt assis, tantôt debout. Et pourtant, il s'agit toujours du même et unique homme. Il semble donc qu'il se joue ici tout le problème de la permanence de l'identité à travers le changement. En d'autres termes, je dirais que ce qui assure qu'une chose est une substance est ce par quoi cette chose peut-être dite identique à elle-même à travers le changement, ce changement étant éprouvée en elle-même et pas en une autre chose.
Mais je ne peux m'empêcher à la fameuse histoire du bateau de Thésée. Voici ce que rapporte Wikipedia. D'après la légende grecque, rapportée par Plutarque, Thésée serait parti d'Athènes combattre le Minotaure. À son retour, vainqueur, son bateau fut préservé par les Athéniens: ils retiraient les planches usées et les remplaçaient - de sorte que le bateau resplendissait encore des siècles plus tard. La question est de savoir si, lorsque toutes les pièces ont été remplacées, il s'agit du même et unique bateau. En somme, ce bateau de Thésée est-il la substance première ``ce bateau de Thésée'' ?
Les questions évoquées ci-dessus nous entraîneraient hors du cadre de l'ouvrage étudié ici, et je n'irai donc pas plus loin. Quoiqu'il en soit ce billet clôt le chapitre consacré à la catégorie de la Substance. Pour résumer, les substances partagent une fonction de support (hupokeimenon) qui admet (au moins) deux modes: le mode kath'hupokeimenou, le mode en hupokeimenôi. Le mode kath'hupokeimenou permet d'organiser les substances en une hiérarchie de classes (espèces et genres), les substances premières étant aux fondements de cette hiérarchie. Le mode en hupokeimenôi, lui, ne s'applique à aucune substance, c'est-à-dire qu'aucune substance n'est dans une chose. Cet aspect n'est cependant pas propre à la substance (la différence, diaphora, διαφορά, également ne peut pas être dans une chose). Par ailleurs, la catégorie de la Substance entretient un rapport étroit avec le réel, dans la mesure où une substance première désigne toujours un élément singulier réel (tode ti, τόδε τι), tandis qu'une substance seconde désigne une collection synonymique d'éléments réels et singuliers qui sont semblables relativement à la définition de cette substance seconde. De plus, une substance (première ou seconde) n'admet pas de contraire, et ne peut pas être plus ou moins ce qu'elle est déjà. Enfin, ce qui est propre à la substance est le fait de pouvoir recevoir des contraires tout en restant identique et numériquement une.
En ce qui concerne la catégorie de la Substance, voilà qui est dit.
- Homonymes, synonymes, paronymes
- Des différentes expressions
- Prédicats, genres et espèces
- Catégories
- Substance
- Quantité
- Relation
- Qualité
- Les autres catégories
- Opposés
- Contraires
- Priorité ou antériorité
- Simultanéité
- Mouvement
- Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.
5. Substance
- (a) La substance comme hupokeimenon (support, sujet, substrat)
- (b) L'accusation en hupokeimenôi (dans le sujet)
- (c) Le rapport au réel
- (d) L'absence de contraire
- (e) La non-applicabilité du plus et du moins
- (f) La substance comme réceptacle des contraires
Dans cette dernière section, j'examine ce qui, selon Aristote, constitue l'aspect le plus propre (idios, ἴδιος) à la substance, ce qui ne revient qu'à elle. Cet aspect s'énonce de la façon suivante: la substance, tout en restant identique (tautos, ταὐτός) et numériquement une (hen arithmôi, ἓν ἀριθμῷ), peut recevoir (einai dektikon, εἶναι δεκτικόν) les contraires (enantiôn, ἐναντίων).
Commençons par un exemple. Cet homme-ci peut être tantôt assis, tantôt debout, ou bien tantôt chaud, tantôt froid, ou encore tantôt sain, tantôt malade. Dans tous ces cas, il s'agit toujours du seul et même homme, ce dernier éprouve simplement un changement qui le fait aller d'un contraire à l'autre.
Le fait que ce soit la substance qui éprouve le changement est important, car d'autres choses peuvent recevoir les contraires. Aristote cite l'exemple de la parole (logos, λόγος) ou l'opinion (doxa, δόξα). Imaginons un homme assis, et examinons la proposition ``cet homme est assis''. Lorsque cet homme est assis, cette proposition est vraie, mais dès qu'il se lève, cette proposition devient fausse. Ainsi, on pourrait croire que cette proposition partage avec la substance le fait de recevoir les contraires, puisqu'elle reçoit tantôt le vrai, tantôt le faux. Sauf que dans cet exemple, ce n'est pas la proposition qui éprouve le changement mais cet homme-ci qui est tantôt assis, tantôt levé. La proposition, elle, n'éprouve aucun changement. Le support du changement est la substance (première ici) ``cet homme''.
Aristote n'en dit pas plus à propos de ce dernier aspect, et j'avoue que je reste assez perplexe. Il me semble que l'argument développé par Aristote est lié à la notion de changement (on retrouve dans le texte le verbe gignomai, γίγνομαι, je deviens, ainsi que metaballô, μεταβάλλω, je change). Car lorsqu'on dit qu'une substance peut recevoir, par un changement en elle-même, des contraires, on ne dit évidemment pas qu'elle peut recevoir les contraires en même temps. Cet homme-ci ne peut être à la fois debout et assis, mais peut être tantôt assis, tantôt debout. Et pourtant, il s'agit toujours du même et unique homme. Il semble donc qu'il se joue ici tout le problème de la permanence de l'identité à travers le changement. En d'autres termes, je dirais que ce qui assure qu'une chose est une substance est ce par quoi cette chose peut-être dite identique à elle-même à travers le changement, ce changement étant éprouvée en elle-même et pas en une autre chose.
Mais je ne peux m'empêcher à la fameuse histoire du bateau de Thésée. Voici ce que rapporte Wikipedia. D'après la légende grecque, rapportée par Plutarque, Thésée serait parti d'Athènes combattre le Minotaure. À son retour, vainqueur, son bateau fut préservé par les Athéniens: ils retiraient les planches usées et les remplaçaient - de sorte que le bateau resplendissait encore des siècles plus tard. La question est de savoir si, lorsque toutes les pièces ont été remplacées, il s'agit du même et unique bateau. En somme, ce bateau de Thésée est-il la substance première ``ce bateau de Thésée'' ?
Conclusion
Les questions évoquées ci-dessus nous entraîneraient hors du cadre de l'ouvrage étudié ici, et je n'irai donc pas plus loin. Quoiqu'il en soit ce billet clôt le chapitre consacré à la catégorie de la Substance. Pour résumer, les substances partagent une fonction de support (hupokeimenon) qui admet (au moins) deux modes: le mode kath'hupokeimenou, le mode en hupokeimenôi. Le mode kath'hupokeimenou permet d'organiser les substances en une hiérarchie de classes (espèces et genres), les substances premières étant aux fondements de cette hiérarchie. Le mode en hupokeimenôi, lui, ne s'applique à aucune substance, c'est-à-dire qu'aucune substance n'est dans une chose. Cet aspect n'est cependant pas propre à la substance (la différence, diaphora, διαφορά, également ne peut pas être dans une chose). Par ailleurs, la catégorie de la Substance entretient un rapport étroit avec le réel, dans la mesure où une substance première désigne toujours un élément singulier réel (tode ti, τόδε τι), tandis qu'une substance seconde désigne une collection synonymique d'éléments réels et singuliers qui sont semblables relativement à la définition de cette substance seconde. De plus, une substance (première ou seconde) n'admet pas de contraire, et ne peut pas être plus ou moins ce qu'elle est déjà. Enfin, ce qui est propre à la substance est le fait de pouvoir recevoir des contraires tout en restant identique et numériquement une.
En ce qui concerne la catégorie de la Substance, voilà qui est dit.
Scons Dut
Aristote - Les Catégories (5) [d,e]
Structure de l'ouvrage
5. Substance
(d) L'absence de contraire
Toujours dans la recherche des aspects de la substance, Aristote énonce le fait qu'une substance n'a pas de contraire (enantion, ἐναντίον). La notion de contraire est un type particulier d'opposée, notion qu'on étudiera au chapitre 11. Elle correspond assez à notre notion usuelle de contraire. Aristote cite, entre autres, blanc et noir, bon et mauvais, comme exemples de couples de contraires.
Aristote ajoute, encore une fois, que le fait de ne pas avoir de contraire n'est pas propre à la substance puisqu'on le retrouve dans la catégorie de la quantité. Aristote rapporte qu'il n'y a pas de contraire, par exemple, au fait de mesurer 3 mètres. Il ajoute que petit est le contraire de grand, mais qu'une quantité définie (comme mesurer 3 mètres) n'est pas susceptible d'avoir un contraire.
Contre ma première lecture, cette dernière remarque m'a fait comprendre que, chez Aristote, le contraire d'une chose n'est pas défini comme la "non cette chose". Le contraire d'une chose n'est pas sa simple négation, ou plutôt il ne suffit pas de prendre la négation d'une chose pour obtenir son contraire. L'exemple des contraires noir et blanc est intéressant à cet égard. Le noir n'est pas, à proprement parler, le "non-blanc". Aristote soutient au chapitre 12 qu'il peut y avoir des nuances de gris intermédiaires entre le noir et le blanc. Il me semble que si le contraire du blanc était le non-blanc, alors le contraire du blanc comprendrait toutes les nuances de gris jusqu'au noir. Ce n'est pas comme ça qu'Aristote présente la chose; le blanc et le noir sont deux choses (des qualités précisément) qui, posées ensemble, forment un couple de contraire.
Je n'irai pas plus loin en ce qui concerne les contraires. Il suffit de remarquer que lorsqu'Aristote dit qu'une substance n'a pas de contraire, par exemple l'Homme n'a pas de contraire, il soutient qu'il n'y a pas de chose qui puisse former un couple de contraires avec cette substance. On ne doit pas lui rétorquer que la "non substance" serait ce contraire, par exemple le non-Homme serait le contraire de l'Homme, car ce n'est pas ce qu'Aristote entend par contraire.
(e) La non-applicabilité du plus et du moins
Nous avons déjà vu que dans la hiérarchie des substances secondes, certaines substances pouvaient être dites plus ou moins substance que d'autres selon qu'elles sont plus ou moins proches des substances premières. Ainsi l'espèce est plus substance que le genre, l'Homme en général est plus substance que l'Animal en général.
Cependant, une substance n'est pas plus ou moins substance par rapport à elle-même. Une fois qu'on a dit que tel homme est un cas particulier de l'Homme, on ne peut pas dire qu'il est plus ou moins un homme (i.e. un élément de classe Homme). Il ne sera pas plus ou moins homme qu'un autre homme, que lui-même auparavant, etc.
Aristote dit que pour d'autres catégories, le plus et le moins peuvent s'appliquer. Ainsi, un corps peut-être plus blanc ou plus chaud qu'auparavant. Je remarque que ces exemples sont liés à la notion de contraire. Le blanc a pour contraire le noir, le chaud a pour contraire le froid, et comme dans ces cas il peut y avoir des degrés intermédiaires, on peut dire d'une chose qu'elle est plus ou moins un des contraires. Mais comme une substance n'a pas de contraire, on ne peut pas lui appliquer le plus et le moins de la même manière.
En ce qui concerne l'absence de contraire et la non-applicabilité du plus et du moins, voilà qui est dit.
- Homonymes, synonymes, paronymes
- Des différentes expressions
- Prédicats, genres et espèces
- Catégories
- Substance
- Quantité
- Relation
- Qualité
- Les autres catégories
- Opposés
- Contraires
- Priorité ou antériorité
- Simultanéité
- Mouvement
- Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.
5. Substance
- (a) La substance comme hupokeimenon (support, sujet, substrat)
- (b) L'accusation en hupokeimenôi (dans le sujet)
- (c) Le rapport au réel
- (d) L'absence de contraire
- (e) La non-applicabilité du plus et du moins
- (f) La substance comme réceptacle des contraires
(d) L'absence de contraire
Toujours dans la recherche des aspects de la substance, Aristote énonce le fait qu'une substance n'a pas de contraire (enantion, ἐναντίον). La notion de contraire est un type particulier d'opposée, notion qu'on étudiera au chapitre 11. Elle correspond assez à notre notion usuelle de contraire. Aristote cite, entre autres, blanc et noir, bon et mauvais, comme exemples de couples de contraires.
Aristote ajoute, encore une fois, que le fait de ne pas avoir de contraire n'est pas propre à la substance puisqu'on le retrouve dans la catégorie de la quantité. Aristote rapporte qu'il n'y a pas de contraire, par exemple, au fait de mesurer 3 mètres. Il ajoute que petit est le contraire de grand, mais qu'une quantité définie (comme mesurer 3 mètres) n'est pas susceptible d'avoir un contraire.
Contre ma première lecture, cette dernière remarque m'a fait comprendre que, chez Aristote, le contraire d'une chose n'est pas défini comme la "non cette chose". Le contraire d'une chose n'est pas sa simple négation, ou plutôt il ne suffit pas de prendre la négation d'une chose pour obtenir son contraire. L'exemple des contraires noir et blanc est intéressant à cet égard. Le noir n'est pas, à proprement parler, le "non-blanc". Aristote soutient au chapitre 12 qu'il peut y avoir des nuances de gris intermédiaires entre le noir et le blanc. Il me semble que si le contraire du blanc était le non-blanc, alors le contraire du blanc comprendrait toutes les nuances de gris jusqu'au noir. Ce n'est pas comme ça qu'Aristote présente la chose; le blanc et le noir sont deux choses (des qualités précisément) qui, posées ensemble, forment un couple de contraire.
Je n'irai pas plus loin en ce qui concerne les contraires. Il suffit de remarquer que lorsqu'Aristote dit qu'une substance n'a pas de contraire, par exemple l'Homme n'a pas de contraire, il soutient qu'il n'y a pas de chose qui puisse former un couple de contraires avec cette substance. On ne doit pas lui rétorquer que la "non substance" serait ce contraire, par exemple le non-Homme serait le contraire de l'Homme, car ce n'est pas ce qu'Aristote entend par contraire.
(e) La non-applicabilité du plus et du moins
Nous avons déjà vu que dans la hiérarchie des substances secondes, certaines substances pouvaient être dites plus ou moins substance que d'autres selon qu'elles sont plus ou moins proches des substances premières. Ainsi l'espèce est plus substance que le genre, l'Homme en général est plus substance que l'Animal en général.
Cependant, une substance n'est pas plus ou moins substance par rapport à elle-même. Une fois qu'on a dit que tel homme est un cas particulier de l'Homme, on ne peut pas dire qu'il est plus ou moins un homme (i.e. un élément de classe Homme). Il ne sera pas plus ou moins homme qu'un autre homme, que lui-même auparavant, etc.
Aristote dit que pour d'autres catégories, le plus et le moins peuvent s'appliquer. Ainsi, un corps peut-être plus blanc ou plus chaud qu'auparavant. Je remarque que ces exemples sont liés à la notion de contraire. Le blanc a pour contraire le noir, le chaud a pour contraire le froid, et comme dans ces cas il peut y avoir des degrés intermédiaires, on peut dire d'une chose qu'elle est plus ou moins un des contraires. Mais comme une substance n'a pas de contraire, on ne peut pas lui appliquer le plus et le moins de la même manière.
En ce qui concerne l'absence de contraire et la non-applicabilité du plus et du moins, voilà qui est dit.
Scons Dut
lundi 25 novembre 2013
Aristote - Les Catégories (5) [c]
Structure de l'ouvrage
5. Substance
(c) Le rapport au réel
Aristote affirme que toute substance semble désigner ``une certaine réalité singulière'' (tode ti, τόδε τι). Il faut tout de suite s'arrêter sur ce petit couple de mot: tode ti. Il signifie littéralement (à peu près) ``ceci'' ou ``l'individuel''. On y perçoit un sens de la monstration, comme si ce mot pointait du doigt une certaine chose précise, singulière. Ainsi, on peut aussi le comprendre comme étant une référence à un élément du réel.
Voyons d'abord le cas des substances premières. J'avais déjà évoqué le fait qu'une substance première constitue en quelque sorte un extremum de la hiérarchie qui ordonne les substances en espèces et en genres. La substance première ne peut être affirmée ni kath'hupokeimenou ni en hupokeimenôi de quoique ce soit. Elle n'est donc pas un universel qui rassemblerait sous son nom une collection d'individu singuliers. Elle n'est pas non plus une chose dont l'existence est entièrement dans autre chose qu'elle-même. Non, la substance première est un individu singulier, réel. De plus, nous avons aussi vu que toute prédication (accusation) concerne en dernière instance une ou plusieurs substances premières; c'est-à-dire que les substances premières sont aux fondements de toutes les accusations.
En affirmant que toute substance première désigne une certaine réalité singulière (tode ti), Aristote confirme ce que j'avais déjà évoqué précédemment: la consistance ``ontologique'' des choses se fonde sur les substances premières. Autrement dit, pour Aristote, me semble-t-il, le réel est un tissu de substances premières, et c'est au-dessus de celles-ci que la prédication (accusation) opère. Il s'agit véritablement d'une prise de distance vis-à-vis de Platon.
Quant aux substances secondes, Aristote reconnait qu'elles semblent désigner également quelque chose de réel, mais il ajoute qu'elles le font en un sens approximatif. S'il faut être absolument rigoureux, une substance seconde ne désigne pas une réalité singulière puisqu'elle consiste en une collection synonymique de substances premières. Par exemple, Homme ne désigne pas une réalité singulière (tel homme), mais bien tous les hommes, chacun pris dans sa singularité.
Aristote indique que la substance seconde est plutôt une qualité (poion, ποιόν) supportée par des substances premières. Ils indiquent de quelle classe de substances il s'agit. Ceci est lié au mode kath'hupokeimenou qui, je le rappelle, a pour fonction principale d'organiser des classes. La catégorie de la qualité (poion, ποιόν) sera examinée en détails plus tard. Il suffit pour l'instant de dire que la qualité est ce par quoi une chose est dite semblable (homoios, ὅμοιος) ou dissemblable (anomoios, ἀνόμοιος) à une autre. En ce sens, la substance seconde (genre ou espèce) est une qualité dans la mesure où elle consiste en une collection de substances premières qui sont semblables par le nom (onoma, ὄνομα) et la définition (logos, λόγος). Ceci est lié à la propriété de synonymie de l'accusation kath'hupokeimenou. Par exemple, tel homme particulier est semblable à tel autre homme particulier relativement à l'Homme en général puisque ces deux hommes particuliers sont des cas particuliers de l'Homme en général.
En résumé, la catégorie de la substance entretient un rapport étroit avec le réel. Une substance première désigne (montre du doigt, fait référence à) un élément réel pris dans toute sa singularité (tode ti, τόδε τι). La substance seconde fait également référence au réel mais de manière indirecte. La substance seconde, en tant que collection synonymique de substances premières, est une qualité; qualité par laquelle ces substances premières peuvent être dites semblables. En ce qui concerne le rapport au réel, voilà qui est dit.
- Homonymes, synonymes, paronymes
- Des différentes expressions
- Prédicats, genres et espèces
- Catégories
- Substance
- Quantité
- Relation
- Qualité
- Les autres catégories
- Opposés
- Contraires
- Priorité ou antériorité
- Simultanéité
- Mouvement
- Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.
5. Substance
- (a) La substance comme hupokeimenon (support, sujet, substrat)
- (b) L'accusation en hupokeimenôi (dans le sujet)
- (c) Le rapport au réel
- (d) L'absence de contraire
- (e) La non-applicabilité du plus et du moins
- (f) La substance comme réceptacle des contraires
(c) Le rapport au réel
Aristote affirme que toute substance semble désigner ``une certaine réalité singulière'' (tode ti, τόδε τι). Il faut tout de suite s'arrêter sur ce petit couple de mot: tode ti. Il signifie littéralement (à peu près) ``ceci'' ou ``l'individuel''. On y perçoit un sens de la monstration, comme si ce mot pointait du doigt une certaine chose précise, singulière. Ainsi, on peut aussi le comprendre comme étant une référence à un élément du réel.
Voyons d'abord le cas des substances premières. J'avais déjà évoqué le fait qu'une substance première constitue en quelque sorte un extremum de la hiérarchie qui ordonne les substances en espèces et en genres. La substance première ne peut être affirmée ni kath'hupokeimenou ni en hupokeimenôi de quoique ce soit. Elle n'est donc pas un universel qui rassemblerait sous son nom une collection d'individu singuliers. Elle n'est pas non plus une chose dont l'existence est entièrement dans autre chose qu'elle-même. Non, la substance première est un individu singulier, réel. De plus, nous avons aussi vu que toute prédication (accusation) concerne en dernière instance une ou plusieurs substances premières; c'est-à-dire que les substances premières sont aux fondements de toutes les accusations.
En affirmant que toute substance première désigne une certaine réalité singulière (tode ti), Aristote confirme ce que j'avais déjà évoqué précédemment: la consistance ``ontologique'' des choses se fonde sur les substances premières. Autrement dit, pour Aristote, me semble-t-il, le réel est un tissu de substances premières, et c'est au-dessus de celles-ci que la prédication (accusation) opère. Il s'agit véritablement d'une prise de distance vis-à-vis de Platon.
Quant aux substances secondes, Aristote reconnait qu'elles semblent désigner également quelque chose de réel, mais il ajoute qu'elles le font en un sens approximatif. S'il faut être absolument rigoureux, une substance seconde ne désigne pas une réalité singulière puisqu'elle consiste en une collection synonymique de substances premières. Par exemple, Homme ne désigne pas une réalité singulière (tel homme), mais bien tous les hommes, chacun pris dans sa singularité.
Aristote indique que la substance seconde est plutôt une qualité (poion, ποιόν) supportée par des substances premières. Ils indiquent de quelle classe de substances il s'agit. Ceci est lié au mode kath'hupokeimenou qui, je le rappelle, a pour fonction principale d'organiser des classes. La catégorie de la qualité (poion, ποιόν) sera examinée en détails plus tard. Il suffit pour l'instant de dire que la qualité est ce par quoi une chose est dite semblable (homoios, ὅμοιος) ou dissemblable (anomoios, ἀνόμοιος) à une autre. En ce sens, la substance seconde (genre ou espèce) est une qualité dans la mesure où elle consiste en une collection de substances premières qui sont semblables par le nom (onoma, ὄνομα) et la définition (logos, λόγος). Ceci est lié à la propriété de synonymie de l'accusation kath'hupokeimenou. Par exemple, tel homme particulier est semblable à tel autre homme particulier relativement à l'Homme en général puisque ces deux hommes particuliers sont des cas particuliers de l'Homme en général.
En résumé, la catégorie de la substance entretient un rapport étroit avec le réel. Une substance première désigne (montre du doigt, fait référence à) un élément réel pris dans toute sa singularité (tode ti, τόδε τι). La substance seconde fait également référence au réel mais de manière indirecte. La substance seconde, en tant que collection synonymique de substances premières, est une qualité; qualité par laquelle ces substances premières peuvent être dites semblables. En ce qui concerne le rapport au réel, voilà qui est dit.
Scons Dut
Inscription à :
Articles (Atom)