jeudi 10 avril 2014

L'Inacheval

Et c'est ainsi que S. termina son oeuvre Inacheval. Il était temps pour elle de vendre cette sueur. Mais par où commencer ? Elle appela son amie, Irisa, pour lui demander conseil. À ces suppliques empressées, Irisa décrocha le sourcil, et lui répondit ces mots ailés:

- Et comment ? Déjà ! Ta plume galopante vient à peine de souffler son point final, que tu demandes déjà leurs avis !

Il fallait la comprendre, lui intima S. Et elle lui expliqua les raisons de cette hâte. Elle n'avait plus un sou. Sa poche avait bien su la contenter tant qu'elle était pleine. Mais rien ne se perd et rien ne se crée, la matière première de toute création est la nourriture, et elle-même est produite par l'argent. Celle-ci, parmi toutes ses raisons, était la plus profonde.

- Mais enfin, rétorqua Irisa pour la rassurer, je peux t'aider pour ça. Tu sais bien que l'or vibre dans mes cheveux, et que c'est moi qui dicte aux hérissements de la mer sous le soleil sa variété moirée.

Oui, elle savait, soupira S. Mais elle insista, elle la supplia de la conduire à la Chambre. C'est là en effet que sont jugées ces affaires. Mais la chose n'est pas aisée, car la Chambre se divise en trois sections: la Porte, la Table et le Lit. Chacune d'elles est opérée par un magistrat. Le Portier ouvre la Porte et le Tablier entretient la Table.

- Très bien, céda Irisa, je t'y emmènerai. Rejoins-moi au Coucher du Jour. Je t'emporterai au doux sifflement du Zéphyr à travers les pins noirs. Nous atteindrons la Chambre avant que les Pléïades plongent leurs blanches nuques dans les roses marines.

Mille merci ! éclata S. Elle enfila ses charentaises prises au printemps, agrippa son flottement d'été et débarqua bien trop en avance au bonheur du rendez-vous. Elle eut le temps de ressasser en son coeur les motifs de son action, ainsi que les sentiers battus par son Inacheval, et les mille peines qui avaient assailli son enthousiasme. Elle comptait bien tout leur raconter. Comment, à l'appel d'un geste perdu, elle entama le voyage dont elle ne reviendra jamais. Comment elle perdit l'éclat de ses yeux, la vigueur de ses membres, et tous les autres, compagnons si tendrement aimés! Comment, enfin, au péril de ses plumes, elle but un jour l'eau d'une source noire dont elle oublia le nom. Ah oui ! Décidémment, il fallait vraiment qu'elle leur racontât !

Les Pléïades défirent l'attache de leurs soies, et plongèrent au creux des vagues parfumées. Alors, le Zéphyr frappa de son sabot le marbre éclatant de la Chambre. La Bourrasque s'éleva, et comme la fumée sort du naseau brûlant des chaînes à vapeurs, de même, Irisa s'éfila hors du char, pour y déposer S.

- Salut, Portier ! tonitrua Irisa, un peu hésitante (ce n'était pas son habitude). Veux-tu bien accueillir une amie qui m'est chère ? Elle a beaucoup fait, et veut vous raconter son Inacheval.

Le Portier grinça sa dent de plomb sous la cheville. La tête baissée, dos contre la Porte, il faisait peser ses larges mains sur le levier devant lui. Il grommelait. Ce n'était pas l'heure. Et puis, il était tard. On ne pouvait pas déranger la Chambre comme ça. Il était fatigué. Ses épaules sont lasses. Les années, tous les jours, lui roulent sur le dos.

- Suffit, Portier ! décapa Irisa, plus sûre. Ne viens pas froncer devant nous les plis de ton marbre ! La tonne que tu emploies doit céder. Elle ne peut être aussi grave que ce que j'apporte ici: un ventre affamé !

Oui, gargouilla S. Elle ne s'était nourri jusqu'ici que des vapeurs d'encres de seiches, et d'insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. C'est tout juste ce qu'il fallait en compte de protéines pour soutenir la marche de l'oeuvre. Mais lorsque les ailes gauches des pilotes eurent touché le socle du navire, et que les seiches eurent fui l'épuisette vers leur repaire, c'est-à-dire, lorsque le point final fut accosté, elle sentit monter en elle le contraire de la satiété. Dans un corps qui avait enduré tant de choses déjà. Le Portier comprenait (n'est-ce pas ?) qu'elle n'avait plus le choix. Elle lui raconta les pointes fulgurantes des volcans, et le sifflement des laves sur les peaux. Elle lui expliqua la propagation des ondes amères, et les réverbérations tristes. Et, elle lui dit l'enclume des pierres à mica et leur compression tectonique.

Ceci acheva de convaincre le Portier (deux larmes coulaient sous son oeil). Il actionna le levier. Le cylindre, sur son granit, chut, et le battant s'écarta du chemin. Irisa invita S à s'installer près de la Table.

- Salut, Tablier ! chanta Irisa.
- Salut, Irisa ! sourit le Tablier. Je voyais bien dans mes équerres que tu reviendrais me voir ! J'ai tracé pour toi des bouquets de cercles au compas.
- Oh ! Gentil passereau ! Ne calcule pas mes révolutions; tu sais bien que tes rayons tracent les lignes quand les miens étalent les couleurs.
- Mais tu ne refuseras pas ces gravures ! Vois comme la pointe d'argent, par mille égratignures, a su piquer dans la plaque de cuivre les lignes de tes fines chevilles.
- Oh, charmant Tablier, rit Irisa. Cessons ces badineries. Veux-tu plutôt m'accorder une faveur ?
- Bien sûr ! En toute chose qu'un angle bissèque, ou qu'une gradation mesure, je peux répondre. Tu connais mes balances infaillibles !
- Alors tu ne feras pas mentir la rectitude ton esprit, lorsque je te présenterai les voeux de ma tendre amie.

Salut, Tablier; répéta S. Le Tablier, qui jusqu'alors portait bonne mine, s'étonna. Combien mesurait S ? Sa hauteur, sa taille. Quel profondeur avait S ? Quel était le total des degrés qu'elle avait tournés ? Et le poids de sa peau, le poids de ses os. Et puis, le volume de ses poumons. La quantité de minutes que les souvenirs de S versaient sans cesse. Et l'épaisseur de son ombre.

Elle répondit à toutes ses questions. Et après que les dimensions de son être furent énumérées, elle rapporta son Inacheval. Et elle répéta ce qu'elle dit au Portier. Elle le répéta plusieurs fois; pour l'enregistrement. Et la pointe d'argent creusa dans les plaques de cuivre les lits des fleuves de feu volcanique, les séquences mélodiques de l'éclatement des roches, et le chiffre barométrique de la force tellurique. Elle raconta aussi ce qu'elle n'avait pas dit au Portier. Elle dit les visages sur les plages. Le nombre de faces levés vers l'azur du ciel quand la mer drossait le long des dunes jaunes, d'autres dunes venues d'ailleurs. Elle décrit l'odeur des crèmes sur les peaux brûlées, et la poussière dans les rues du vieux port. Et l'huile des moteurs, et l'huile des explosions, et aussi le camphre dans les voiles de safran.

Toutes ces choses pesaient sur les plaques de cuivre. Et la circonférence du coeur du Tablier enfla. Il frotta ses gravures à l'eau vive, et les déposa dans leurs fourreau chamelé. Bien ! dit sa bouche, tandis qu'il restait silencieux. D'après les trajectoires des orbes, et bon gré le solde des colonnes de la Table, il approuva S. Il ajouta cependant:

- Chère Irisa, quels sont ces mots perceurs des coques des amandes ? ce que tu me portes là est plus que je ne peux supporter. J'ai bien compté le creux de ce ventre affamé, et je ne vois aucune raison de ne pas la conduire au Lit. Tu sais bien pourant, Irisa, que tu ne pourras pas l'accompagner. Aucune lumière ne peut pénétrer l'enclos des brumes. S peut partir. Assurée. Son rapport a été enregistré.
- Oh je sais bien, tendre ami. Je te remercie, et te promets, en échange de ce service, de jeter dans le ciel des boucles de mes cheveux; les meilleures, celles qui forment un huit. Car il faut déjà que je reparte.

S s'étonna.

- Ne t'inquiète pas, répondit aussitôt Irisa, tu n'as plus besoin de moi.

Et elle s'échappa comme le vent sous une aile.

Le Tablier se rassit sur sa chaise de bois. Et par un angle calculé, en une même posture, il salua la lumière, et indiqua le Lit.

S passa derrière le voile. Elle se tenait près du Lit. Elle ne reconnut pas tout de suite celui qui l'occupait. Il était allongé, inflexible. Ajusté, comme Procuste. Lourd aussi. Lorsqu'il l'aperçut, et pour lui libérer un espace à sa mesure, il se déplaça. Comme peut se déplacer une caravane de planètes alignées. Elle s'allongea dans l'interstice, et tout en fixant les nues au-dessus du Lit, elle souffla.

- Salut, Temps ... Je n'ai pas encore parlé jusqu'ici ... sauf pour rapporter mon Inacheval. Irisa m'a mené jusqu'à toi. J'ai sous le bras les plaques de cuivres où sont gravées mes empreintes. Je suis un peu fatiguée, tu comprends. J'ai traversé tant d'épreuves. À la suite d'un geste manqué, j'ai perdu l'éclat de mes yeux, la vigueur de mes membres, et tous les autres, mes compagnons si tendrement aimés. J'ai bu l'eau noire d'une source. Et j'ai oublié son nom. J'ai goûté les vapeurs d'encres de seiches. J'ai cueilli les insinuations que lâchent les oiseaux en plein vol. J'ai vu les fulgurances des volcans, et j'ai entendu la plainte des laves sur les peaux. J'ai visité le foyer des ondes amères, et j'ai vibré sous leurs réverbérations tristes. J'ai soutenu l'enclume des pierres sous les plaques. J'ai aimé des visages sur les plages. J'ai rempli mes poumons de leurs regards vers le ciel. J'ai reçu les dunes que la mer apportait. J'ai appliqué les crèmes sur les peaux brûlées. J'ai marché les rues du vieux port. J'ai frotté les barbes de poussière. J'ai oint les moteurs et les explosions des huiles d'un vieux palmier. Et j'ai soufflé le camphre de Barus dans les voiles de safran.

Dis moi, ô Temps, n'ai-je pas assez vécu ?! La cause de ma venue, c'est ce ventre affamé. Tu sais bien qu'il faut de l'argent pour produire la nourriture. Mais ce ventre a déjà tout goûté, et réclame un métal plus précieux ! Plus précieux que l'argent, plus précieux que l'or, que toutes les cathédrales que la terre roule en son sein. Tu es le seul, m'a-t-on dit, à pouvoir m'aider.
Voudras-tu rassembler ce qu'il convient pour me donner ta réponse ?

En attendant, laisse-moi, je te prie, profiter quelque peu de ce lit. Il y a bien longtemps déjà que mes yeux ne se sont pas fermés. Je veux scruter l'ombre de mes paupières. Pour déloger la poussière jaune à la source de mes larmes ...

Étrange sensation.

Je ne vois plus la teinte orangée, ni les pétioles de veines bleues. Le grain d'or a disparu. La source noire s'est tarie.

Je n'ai plus faim.
Scons Dut

mardi 26 novembre 2013

Aristote - Les Catégories (5) [f]

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

5. Substance

    (f) La substance comme réceptacle des contraires

Dans cette dernière section, j'examine ce qui, selon Aristote, constitue l'aspect le plus propre (idios, ἴδιος) à la substance, ce qui ne revient qu'à elle. Cet aspect s'énonce de la façon suivante: la substance, tout en restant identique (tautos, ταὐτός) et numériquement une (hen arithmôi, ἓν ἀριθμῷ), peut recevoir (einai dektikon, εἶναι δεκτικόν) les contraires (enantiôn, ἐναντίων).

Commençons par un exemple. Cet homme-ci peut être tantôt assis, tantôt debout, ou bien tantôt chaud, tantôt froid, ou encore tantôt sain, tantôt malade. Dans tous ces cas, il s'agit toujours du seul et même homme, ce dernier éprouve simplement un changement qui le fait aller d'un contraire à l'autre.

Le fait que ce soit la substance qui éprouve le changement est important, car d'autres choses peuvent recevoir les contraires. Aristote cite l'exemple de la parole (logos, λόγος) ou l'opinion (doxa, δόξα). Imaginons un homme assis, et examinons la proposition ``cet homme est assis''. Lorsque cet homme est assis, cette proposition est vraie, mais dès qu'il se lève, cette proposition devient fausse. Ainsi, on pourrait croire que cette proposition partage avec la substance le fait de recevoir les contraires, puisqu'elle reçoit tantôt le vrai, tantôt le faux. Sauf que dans cet exemple, ce n'est pas la proposition qui éprouve le changement mais cet homme-ci qui est tantôt assis, tantôt levé. La proposition, elle, n'éprouve aucun changement. Le support du changement est la substance (première ici) ``cet homme''.

Aristote n'en dit pas plus à propos de ce dernier aspect, et j'avoue que je reste assez perplexe. Il me semble que l'argument développé par Aristote est lié à la notion de changement (on retrouve dans le texte le verbe gignomai, γίγνομαι, je deviens, ainsi que metaballô, μεταβάλλω, je change). Car lorsqu'on dit qu'une substance peut recevoir, par un changement en elle-même, des contraires, on ne dit évidemment pas qu'elle peut recevoir les contraires en même temps. Cet homme-ci ne peut être à la fois debout et assis, mais peut être tantôt assis, tantôt debout. Et pourtant, il s'agit toujours du même et unique homme. Il semble donc qu'il se joue ici tout le problème de la permanence de l'identité à travers le changement. En d'autres termes, je dirais que ce qui assure qu'une chose est une substance est ce par quoi cette chose peut-être dite identique à elle-même à travers le changement, ce changement étant éprouvée en elle-même et pas en une autre chose.

Mais je ne peux m'empêcher à la fameuse histoire du bateau de Thésée. Voici ce que rapporte Wikipedia. D'après la légende grecque, rapportée par Plutarque, Thésée serait parti d'Athènes combattre le Minotaure. À son retour, vainqueur, son bateau fut préservé par les Athéniens: ils retiraient les planches usées et les remplaçaient - de sorte que le bateau resplendissait encore des siècles plus tard. La question est de savoir si, lorsque toutes les pièces ont été remplacées, il s'agit du même et unique bateau. En somme, ce bateau de Thésée est-il la substance première ``ce bateau de Thésée'' ?

Conclusion

Les questions évoquées ci-dessus nous entraîneraient hors du cadre de l'ouvrage étudié ici, et je n'irai donc pas plus loin. Quoiqu'il en soit ce billet clôt le chapitre consacré à la catégorie de la Substance. Pour résumer, les substances partagent une fonction de support (hupokeimenon) qui admet (au moins) deux modes: le mode kath'hupokeimenou, le mode en hupokeimenôi. Le mode kath'hupokeimenou permet d'organiser les substances en une hiérarchie de classes (espèces et genres), les substances premières étant aux fondements de cette hiérarchie. Le mode en hupokeimenôi, lui, ne s'applique à aucune substance, c'est-à-dire qu'aucune substance n'est dans une chose. Cet aspect n'est cependant pas propre à la substance (la différence, diaphora, διαφορά, également ne peut pas être dans une chose). Par ailleurs, la catégorie de la Substance entretient un rapport étroit avec le réel, dans la mesure où une substance première désigne toujours un élément singulier réel (tode ti, τόδε τι), tandis qu'une substance seconde désigne une collection synonymique d'éléments réels et singuliers qui sont semblables relativement à la définition de cette substance seconde. De plus, une substance (première ou seconde) n'admet pas de contraire, et ne peut pas être plus ou moins ce qu'elle est déjà. Enfin, ce qui est propre à la substance est le fait de pouvoir recevoir des contraires tout en restant identique et numériquement une.

En ce qui concerne la catégorie de la Substance, voilà qui est dit.
Scons Dut

Aristote - Les Catégories (5) [d,e]

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

5. Substance
En raison de leur brièveté, je vais examiner les deux paragraphes (d) et (e) dans ce billet.

    (d) L'absence de contraire

Toujours dans la recherche des aspects de la substance, Aristote énonce le fait qu'une substance n'a pas de contraire (enantion, ἐναντίον). La notion de contraire est un type particulier d'opposée, notion qu'on étudiera au chapitre 11. Elle correspond assez à notre notion usuelle de contraire. Aristote cite, entre autres, blanc et noir, bon et mauvais,  comme exemples de couples de contraires.

Aristote ajoute, encore une fois, que le fait de ne pas avoir de contraire n'est pas propre à la substance puisqu'on le retrouve dans la catégorie de la quantité. Aristote rapporte qu'il n'y a pas de contraire, par exemple, au fait de mesurer 3 mètres. Il ajoute que petit est le contraire de grand, mais qu'une quantité définie (comme mesurer 3 mètres) n'est pas susceptible d'avoir un contraire.

Contre ma première lecture, cette dernière remarque m'a fait comprendre que, chez Aristote, le contraire d'une chose n'est pas défini comme la "non cette chose". Le contraire d'une chose n'est pas sa simple négation, ou plutôt il ne suffit pas de prendre la négation d'une chose pour obtenir son contraire. L'exemple des contraires noir et blanc est intéressant à cet égard. Le noir n'est pas, à proprement parler, le "non-blanc". Aristote soutient au chapitre 12 qu'il peut y avoir des nuances de gris intermédiaires entre le noir et le blanc. Il me semble que si le contraire du blanc était le non-blanc, alors le contraire du blanc comprendrait toutes les nuances de gris jusqu'au noir. Ce n'est pas comme ça qu'Aristote présente la chose; le blanc et le noir sont deux choses (des qualités précisément) qui, posées ensemble, forment un couple de contraire.

Je n'irai pas plus loin en ce qui concerne les contraires. Il suffit de remarquer que lorsqu'Aristote dit qu'une substance n'a pas de contraire, par exemple l'Homme n'a pas de contraire, il soutient qu'il n'y a pas de chose qui puisse former un couple de contraires avec cette substance. On ne doit pas lui rétorquer que la "non substance" serait ce contraire, par exemple le non-Homme serait le contraire de l'Homme, car ce n'est pas ce qu'Aristote entend par contraire.

    (e) La non-applicabilité du plus et du moins

Nous avons déjà vu que dans la hiérarchie des substances secondes, certaines substances pouvaient être dites plus ou moins substance que d'autres selon qu'elles sont plus ou moins proches des substances premières. Ainsi l'espèce est plus substance que le genre, l'Homme en général est plus substance que l'Animal en général.

Cependant, une substance n'est pas plus ou moins substance par rapport à elle-même. Une fois qu'on a dit que tel homme est un cas particulier de l'Homme, on ne peut pas dire qu'il est plus ou moins un homme (i.e. un élément de classe Homme). Il ne sera pas plus ou moins homme qu'un autre homme, que lui-même auparavant, etc.

Aristote dit que pour d'autres catégories, le plus et le moins peuvent s'appliquer. Ainsi, un corps peut-être plus blanc ou plus chaud qu'auparavant. Je remarque que ces exemples sont liés à la notion de contraire. Le blanc a pour contraire le noir, le chaud a pour contraire le froid, et comme dans ces cas il peut y avoir des degrés intermédiaires, on peut dire d'une chose qu'elle est plus ou moins un des contraires. Mais comme une substance n'a pas de contraire, on ne peut pas lui appliquer le plus et le moins de la même manière.

En ce qui concerne l'absence de contraire et la non-applicabilité du plus et du moins, voilà qui est dit.

Scons Dut

lundi 25 novembre 2013

Aristote - Les Catégories (5) [c]

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

5. Substance

    (c) Le rapport au réel

Aristote affirme que toute substance semble désigner ``une certaine réalité singulière'' (tode ti, τόδε τι). Il faut tout de suite s'arrêter sur ce petit couple de mot: tode ti. Il signifie littéralement (à peu près) ``ceci'' ou ``l'individuel''. On y perçoit un sens de la monstration, comme si ce mot pointait du doigt une certaine chose précise, singulière. Ainsi, on peut aussi le comprendre comme étant une référence à un élément du réel.

Voyons d'abord le cas des substances premières. J'avais déjà évoqué le fait qu'une substance première constitue en quelque sorte un extremum de la hiérarchie qui ordonne les substances en espèces et en genres. La substance première ne peut être affirmée ni kath'hupokeimenou ni en hupokeimenôi de quoique ce soit. Elle n'est donc pas un universel qui rassemblerait sous son nom une collection d'individu singuliers. Elle n'est pas non plus une chose dont l'existence est entièrement dans autre chose qu'elle-même. Non, la substance première est un individu singulier, réel. De plus, nous avons aussi vu que toute prédication (accusation) concerne en dernière instance une ou plusieurs substances premières; c'est-à-dire que les substances premières sont aux fondements de toutes les accusations.

En affirmant que toute substance première désigne une certaine réalité singulière (tode ti), Aristote confirme ce que j'avais déjà évoqué précédemment: la consistance ``ontologique'' des choses se fonde sur les substances premières. Autrement dit, pour Aristote, me semble-t-il, le réel est un tissu de substances premières, et c'est au-dessus de celles-ci que la prédication (accusation) opère. Il s'agit véritablement d'une prise de distance vis-à-vis de Platon.

Quant aux substances secondes, Aristote reconnait qu'elles semblent désigner également quelque chose de réel, mais il ajoute qu'elles le font en un sens approximatif. S'il faut être absolument rigoureux, une substance seconde ne désigne pas une réalité singulière puisqu'elle consiste en une collection synonymique de substances premières. Par exemple, Homme ne désigne pas une réalité singulière (tel homme), mais bien tous les hommes, chacun pris dans sa singularité.

Aristote indique que la substance seconde est plutôt une qualité (poion, ποιόν) supportée par des substances premières. Ils indiquent de quelle classe de substances il s'agit. Ceci est lié au mode kath'hupokeimenou qui, je le rappelle, a pour fonction principale d'organiser des classes. La catégorie de la qualité (poion, ποιόν) sera examinée en détails plus tard. Il suffit pour l'instant de dire que la qualité est ce par quoi une chose est dite semblable (homoios, ὅμοιος) ou dissemblable (anomoios, ἀνόμοιος) à une autre. En ce sens, la substance seconde (genre ou espèce) est une qualité dans la mesure où elle consiste en une collection de substances premières qui sont semblables par le nom (onoma, ὄνομα) et la définition (logos, λόγος). Ceci est lié à la propriété de synonymie de l'accusation kath'hupokeimenou. Par exemple, tel homme particulier est semblable à tel autre homme particulier relativement à l'Homme en général puisque ces deux hommes particuliers sont des cas particuliers de l'Homme en général.

En résumé, la catégorie de la substance entretient un rapport étroit avec le réel. Une substance première désigne (montre du doigt, fait référence à) un élément réel pris dans toute sa singularité (tode ti, τόδε τι). La substance seconde fait également référence au réel mais de manière indirecte. La substance seconde, en tant que collection synonymique de substances premières, est une qualité; qualité par laquelle ces substances premières peuvent être dites semblables. En ce qui concerne le rapport au réel, voilà qui est dit.
Scons Dut

mardi 5 novembre 2013

Essai de fable

Le Sable

Deux enfants, habitants du désert, sont assis à l'ombre d'un palmier en fleur. Un fier soleil inonde la vaste plaine d'une lumière blanche comme le lait. Le premier enfant, Apalh, lève les yeux vers le ciel bleu et prend la parole.

- Dis-moi, Veth, connais-tu ce peuple dont on raconte qu'il vivrait près d'un désert étrange ?
- Leur nom, je ne m'en rappelle plus et leur histoire, je ne la connais pas.
- Le sable surtout est d'une nature très différente. A distance, celui-ci semble être un miroir du ciel. Mais essaie seulement d'en ramasser une poignée et tu verras ses couleurs disparaître. Il devient comme un crystal pur posé au creux de la main.
- Vraiment ?
- Oh, ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus surprenant. On raconte que personne ne peut poser le pied sur ce sable sans se faire dévorer. Lentement, une bête inconnue, comme tapie sous la surface, tire à elle pierres, animaux et hommes. On les voit se débattre, et disparaître. Leurs voix retentissent, et l'instant d'après, elles aussi sont avalées.
- Oh !
- Attend ! Seul, un animal survit aux assauts de ce monstre. Il peut courir ce désert, plus rapidement encore que nos chars à sept chevaux. Douze hommes, au moins, peuvent le monter ensemble. Docile, il obéit à leurs ordres aussi promptement que le pied d'un marcheur. Lorsque ses maîtres ont fini leur affaire, ils le ramènent près de chez eux, hors de ce désert. L'animal dort, et les hommes prennent grand soin de lui.
- Mais quel besoin ont ces hommes de courir un si grand danger ?
- Veth ! Le ventre, mon amie, le ventre ! Ce désert si hostile donne aussi à ces hommes leurs pains. Mais de même que nous labourons nos terres, de même ces hommes travaillent leur désert. Ils y jettent de longs filins auquels pendent quelques offrandes. Le monstre les attrape, les tire à lui, et selon son humeur récompense les travailleurs de petits pains vivants. Il faut la voir frémir cette nourriture vivante !

Un long silence suit. Puis Veth, intriguée, s'interroge:

- Apalh, rien ne va dans cette histoire.
- Et pourquoi donc ?
- D'où la tiens-tu ?
- Tu connais mon oncle, et tu sais quel voyageur il fut !
- Celui-là même qui nous fit monter au sommet des palmiers. Crédules. Il nous convainquit que ceux-ci abritaient un miel sans abeilles.
- Ah, bien sûr ! Quelle aventure ! Des scorpions au lieu du miel.
- Nous le remercions encore. Mais alors, n'est-ce pas là encore un de ses tours ?
- Oh non ! Car ce n'est pas qu'à moi qu'il racontait cette histoire, mais à l'assemblée tout entière. Qui plus est, d'autres le soutenaient, et pas les plus extravagants.
- Et comment faire alors ? nous qui ne pouvons partir vérifier ses dires.
- Tu compliques tout.
- Mais Apalh, nous aussi, nous avons un désert. Nous aussi nous soignons nos bêtes pour le traverser. Et nous aussi, en quelque sorte, nous fouillons le sol pour y trouver notre pain; le coup de soc est l'offrande.
- Et bien ?
- Et bien, comment se fait-il que de chacun de ses éléments, la nature ait fourni deux types. Le premier que nous cotoyons. Le second que ton oncle nous rapporte. Il faudrait admettre, par exemple, plusieurs sables aux propriétés forts distinctes. Est-ce encore du sable que ces choses si différentes ?

Un silence, plus long encore que le précédent, s'installe. Apalh, troublé, termine:

- Mais que veux-tu, Veth ? Nous n'avons que du sable ici.
Scons Dut

mardi 8 octobre 2013

Aristote - Les Catégories (5) [b]

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

5. Substance

    (b) L'accusation en hupokeimenôi

Aristote dit que lorsqu'une chose A est affirmée d'une chose B selon le mode en hupokeimenôi, c'est-à-dire lorsque l'existence de A est toute entière dans l'existence de B sans que A soit une partie de B, et bien, il y a, peut-être, homonymie mais jamais synonymie. Par exemple, la blancheur est dans un corps selon le mode en hupokeimenôi. Ce corps peut alors recevoir le (être accusé du) nom de blanc, mais la définition de la blancheur ne lui est pas attribué; puisqu'il n'y a pas de corps qui serait la blancheur.

Aristote déduit de cet argument que l'impossibilité de l'accusation en hupokeimenôi est une propriété commune à toutes les substances. En effet, par définition, une substance première n'est affirmé ni kath'hupokeimenou ni en hupokeimenôi de quoi que ce soit. Dans le cas d'une substance seconde A, vue comme collection ``synonymique'' de substances premières, A est affirmée kath'hupokeimenou de chacune des substances premières qu'elle rassemble, mais n'est affirmée en hupokeimenôi d'aucune d'elles puisqu'il ne peut y avoir synonymie avec l'accusation en hupokeimenôi. Aristote cite l'exemple suivant: Homme est affirmé kath'hupokeimenou de chaque homme particulier, mais Homme n'est jamais dans tel ou tel homme particulier; il n'y a pas d'homme particulier qui soit l'Homme en général.

Etrangement, Aristote se contente de dire qu'une substance seconde ne peut pas être affirmée en hupokeimenôi d'aucune chose qu'elle accuse déjà selon le mode kath'hupokeimenou. Ainsi, dans son exemple, il se contente de montrer que l'Homme en général ne peut pas être affirmé de tel homme particulier selon le mode en hupokeimenôi. Mais il me semble - je me trompe certainement - qu'on peut aller plus loin: Une substance n'est jamais affirmée en hupokeimenôi de quoi que ce soit. Voyons si cela tient la route.

La chose est claire pour les substances premières qui, par définition, ne peuvent être affirmées ni kath'hupokeimenou ni en hupokeimenôi de quelque chose. Les substances secondes, étant construites à partir des substances premières selon le mode kath'hupokeimenou, ne peuvent pas non plus être affirmées en hupokeimenôi de quelque chose, car les substances premières qui leur correspondent seraient également affirmées en hupokeimenôi de cette chose. Répétons le autrement: une substance seconde A est une collection synonymique de substances premières; si la substance A était affirmée en hupokeimenôi d'un sujet B, alors toute substance première de la classe A, en tant que cas particulier de A, serait affirmée en hupokeimenôi de B. Par exemple, l'Homme en général ne saurait être dans tel ou tel corps, car il faudrait, sinon, que tout homme particulier soit dans ce corps.

Il n'est pas certain que ce raisonnement eût pu être suivi par Aristote, mais il me paraît assez cohérent avec ce que j'ai pu comprendre des premières pages de son ouvrage. Quoiqu'il en soit, que ma lectrice et mon lecteur retienne ma précaution, et veuille bien m'indiquer l'erreur que j'aurais pu commettre.

Aristote remarque également qu'une substance peut très bien être dans un sujet comme une partie dans un tout, mais que ce n'est pas une raison pour ne pas l'appeler substance. Car Aristote a pris soin de préciser que le mode en hupokeimenôi qu'il considérait ne concerne pas les choses qui sont des parties d'une autre chose. Par exemple, bien que la Main soit une partie du Corps humain, elle constitue bien une substance (seconde ici).

Aristote vient donc de montrer un aspect (l'impossibilité de l'accusation en hupokeimenôi) partagé par toutes les substances. Mais Aristote ajoute que cet aspect n'est pas propre (idios, ἴδιος) aux substances, dans le sens où une différence (diaphora, διαφορά) non plus ne peut être affirmée en hupokeimenôi d'aucune chose. Je rappelle qu'une différence est un critère qui dans un genre (genos, γένος) donné permet de distinguer les espèces (eidè, εἴδη) rassemblées sous ce genre. Par exemple, dans le genre Animal, la différence Terrestre permet de distinguer les animaux terrestres des animaux non-terrestres.

Donc, selon Aristote, la différence ne peut être affirmée en hupokeimenôi d'un sujet. Avec l'exemple précédent, cela signifie que la différence Terrestre peut être affirmée de tel homme particulier (puisque l'homme est un animal terrestre), mais on ne peut pas dire que Terrestre est dans cet homme, puisqu'il n'y a pas d'homme particuliers qui soit le Terrestre. Cet exemple est à mettre en parallèle avec l'exemple de la Blancheur qui peut être dans un corps, sans qu'aucun corps ne soit la Blancheur.

Je dois avouer qu'à cette étape du raisonnement, une question embarassante s'est présentée devant moi: de quelle façon une différence est affirmée d'un sujet ? Nous venons de voir que pour Aristote cette affirmation ne peut pas être selon le mode en hupokeimenôi. Est-ce à dire que l'affirmation est selon le mode kath'hupokeimenou ? Si tel était le cas, cela voudrait dire, par exemple, que tel homme est un cas particulier de terrestre. Il me semble qu'il y a une légère nuance; tel homme est un cas particulier d'animal terrestre, mais pas un cas particulier de terrestre.

Une différence, selon la définition donnée précédemment, est toujours liée à un genre; et d'une certaine manière, elle est même co-constitutive du genre, puisque le genre est une collection synonymique d'espèces qui différent entre elles selon un ensemble déterminé de critères appelés différences (diaphorai, διαφοραί). En d'autres termes, se donner un genre est équivalent à se donner une collection synonymique d'espèces ainsi qu'un ensemble de différences. De cette remarque vient le fait que la différence est toujours affirmée d'une espèce ou d'une substance première (Aristote utilise le terme atomon, ἄτομον, individu). De plus, cette affirmation est synonymique: tous les hommes peuvent être appelés terrestre (identité du nom, onoma, ὄνομα), et ils sont tous terrestres selon la même définition (identité de la définition, logos, λόγος). En fait, la différence est  ``presque'' affirmée des espèces (ou les substances premières correspondantes) selon le mode kath'hupokeimenou. Mais quoiqu'il en soit, la différence et la substance (seconde) partage le fait que lorsqu'elles sont affirmées d'un sujet, elles le sont de manière synonymique.

Pour résumer, Aristote a montré que la substance et la différence ont en commun deux choses: l'impossibilité d'être affirmée en hupokeimenôi de quoi que ce soit, et le fait que leurs affirmations d'un sujet sont toujours synonymiques. Nous voyons donc que ces deux aspects ne suffisent pas à caractériser la substance, c'est-à-dire à déterminer ce qui est propre à la substance.

En ce qui concerne l'impossibilité pour la substance d'être affirmée selon le mode en hupokeimenôi de quoi que ce soit, voilà qui est dit.

Scons Dut

dimanche 25 août 2013

Aristote - Les Catégories (5) [a]

Structure de l'ouvrage
  1. Homonymes, synonymes, paronymes
  2. Des différentes expressions
  3. Prédicats, genres et espèces
  4. Catégories
  5. Substance
  6. Quantité
  7. Relation
  8. Qualité
  9. Les autres catégories
  10. Opposés
  11. Contraires
  12. Priorité ou antériorité
  13. Simultanéité
  14. Mouvement
  15. Possession
Ce billet résume et commente le chapitre 5. Une version bilingue grec-français du texte original est disponible ici.

5. Substance

Voici donc le fameux chapitre sur la substance :) Aristote y esquisse une revue des aspects de cette dernière, en s'efforçant de caractériser celles qui lui sont propres. Pour simplifier la présentation de ce chapitre plutôt dense, j'ai préféré le diviser en autant de noeuds que d'aspects de la substance évoquées par Aristote. J'aurais pu parler de propriétés plutôt que d'aspects de la substance, mais j'ai préféré mettre en évidence le fait que les différents aspects de la substance ne sont pas exclusives les unes des autres,  qu'elles se recoupent pour la plupart et qu'il s'agit vraisemblablement d'autant de coupes dans le même objet qu'est la catégorie de la substance.

Je suivrai le plan suivant:
Etant donné la densité du chapitre, je diviserai son résumé en plusieurs billets; chaque titre de billet comprenant, outre le numéro du chapitre, la liste des numéros des aspects qu'il étudie. Dans celui-ci, je présente l'aspect (a), c'est-à-dire, la substance comme hupokeimenon.

Enfin, nous avons déjà rencontré, dans les chapitres précédents, plusieurs notions qui seront employées ici. Je suppose, chers lecteurs et chères lectrices, que ces dernières vous sont d'ores et déjà familières. Aussi, ne m'en veuillez pas si je répète des définitions déjà données ^^ Je m'efforcerai de renvoyer aux chapitres correspondants lorsque la répétition risquerait de compromettre la clarté du propos, plutôt que de m'étaler dans une trop longue digression.

    (a) La substance comme hupokeimenon

Pour cet aspect, je conseille au lecteur de relire la fin du chapitre 2. Le hupokeimenon est le support, le substrat ou le sujet. Pour le dire autrement, lorsqu'on attribue une propriété à un support, on accuse (catègorein, κατηγόρειν) ce sujet de supporter cette propriété. Le hupokeimenon est simplement la chose visée par l'accusation. La notion de hupokeimenon met en évidence une fonction de support. Cette fonction a deux modalités: le mode kath'hupokeimenou (Homme est affirmé de cet homme-ci) et le mode en hupokeimenôi (Blanc est affirmé de ce ballon).

Nous avons déjà vu que le mode kath'hupokeimenou établit une sorte de relation d'ordre entre les hupokeimena. Par exemple, cet homme-ci est un cas particulier d'Homme, et Homme est un cas particulier d'Animal. Cette relation d'ordre est simplement celle qui lie un cas particulier et son appellation universelle (i.e. qui s'applique à plusieurs choses). Nous avons également appris que le mode en hupokeimenôi désigne une relation entre une chose A et une chose B telle que, sans que A soit une partie de B, l'existence de A est tout entière dans l'existence de B. Dans les deux cas, intuitivement, il y a une forme de rapport à quelque chose de toujours plus tangible, plus consistant. L'Homme en général a moins de consistance que cet homme particulier, et la Blancheur qui est dans ce corps-ci ne saurait exister sans ce dernier. Lorsqu'on descend le long de cette chaîne vers les choses les plus consistantes, on arrive à la notion de substance première.

Dit simplement, une substance première est une brique fondamentale. Aristote la définit comme étant ce qui ne peut être affirmé ni selon le mode kath'hupokeimenou ni selon le mode en hupokeimenôi (voir l'entrée P00, chapitre 2). Elle est d'une certaine façon le bout de la chaîne, c'est-à-dire, cette chose en deça de laquelle on ne peut pas continuer. Une substance première est numériquement une, i.e., n'existe qu'en un unique exemplaire. Il s'agit d'une chose prise dans sa singularité absolue. Pour Aristote, la substance première est la substance par excellence, celle qui correspond le plus exactement à ce qu'il entend par substance.

Nous avons vu que le mode kath'hupokeimenou permet de rassembler des substances premières sous une même appellation, une même espèce (eidos, εἴδος) et que, de la même manière, il permet de rassembler plusieurs espèces en un même genre (genos, γένος). Notez que si plusieurs substances premières sont rassemblées en une même espèce, disons A, selon le mode kath'hupokeimenou alors A est affirmée synonymiquement de chacune des substances premières. Cela ne signifie rien d'autre que, premièrement, chacune de ces substances premières tombent sous la même appellation (onoma, ὄνομα) et que, surtout, ce qui définit (logos, λόγος) chacune de ces substances premières comme faisant partie de l'espèce A est identique pour toutes ces substances premières. Dit autrement, cela signifie que les substances premières de l'espèce A se voient attribuer et l'appellation de A et la définition de A. De la même manière, un genre est affirmé synonymiquement de toutes les espèces qu'il comprend. Cette propriété de synonymie vient du fait que lorsqu'une chose A est affirmée de B kath'hupokeimenou, B est un cas particulier de A, et donc, toutes les propriétés de A, toutes les accusations possibles contre A sont transférés à B.

Aristote appelle substances secondes les espèces et les genres de ces espèces. Autrement dit, une substance seconde A désigne une collection de substances premières telles que les définitions des rapports de chacune d'elles à la substance seconde A sont identiques. Dit encore autrement, une substance seconde est affirmé synonymiquement de chacune des substances premières qu'elles comprend. Par exemple, Homme est une espèce qui désigne l'ensemble des hommes particuliers (substances premières); ce qui fait que tel homme particulier est un Homme (sa définition) est identique à ce qui fait que tel autre homme particulier est un Homme; cette définition étant la définition de l'Homme. L'Homme est alors une substance seconde.

Nous voyons ainsi que cette hiérarchie des substances (premières/secondes) est étroitement liée à l'accusation kath'hupokeimenou et, par conséquent, à la notion de synonymie. Aristote précise encore un certain nombre de choses quant à cette hiérarchie.

Tout d'abord, si une substance première est une chose qui ne peut être affirmée d'une autre chose kath'hupokeimenou, elle est aussi une chose qui n'est dans aucun aucune autre chose selon le mode en hupokeimenôi. Ce caractère maximal des substances premières conduit Aristote à affirmer que toute chose accuse, en dernière instance, une ou plusieurs substances premières; cette accusation se faisant soit selon le mode kath'hupokeimenou, soit selon le mode en hupokeimenôi. Autrement dit, toute chose (sauf substance première) est soit une collection synonymique de plusieurs substances premières (mode kath'hupokeimenou), soit une chose dont l'existence est toute entière dans l'existence d'une substance première, sans qu'elle ne soit une partie de cette substance première (mode en hupokeimenôi).

Répétons ces choses difficiles sous forme d'exemple. L'espèce Homme, par exemple, s'applique synonymiquement à tous les hommes en particulier. La Blancheur est dans tous les corps blancs, sans que la Blancheur soit une partie de ces corps. Aristote ajoute qu'il n'y aurait pas d'espèce Homme si il n'existait pas d'hommes particuliers auxquels elle puisse se rapporter. De même, on ne pourrait pas parler de Blancheur si il n'existait aucun corps blancs. Autrement dit, une substance seconde ne pourrait pas exister sans les substances premières sur (ou dans) lesquelles elle repose.

Je veux bien insister ici, et faire comprendre à mes lectrices et lecteurs à quel point cette théorie des substances premières est importante. Elle marque, entre autres, un décalage profond entre Aristote et Platon. On peut dire, d'une certaine façon, que selon Aristote l'essence des choses est entièrement dans les substances premières; au bas de l'échelle si on peut parler ainsi, ou plutôt, aux fondements.

Ainsi, Aristote ajoute qu'une substance seconde est d'autant plus substance qu'elle se rapproche des substances premières. L'espèce (eidos, εἴδος) est donc plus substance que le genre (genos, γένος). Pour justifier ce propos, Aristote dit que si l'on veut faire comprendre ce qu'est telle substance première, par exemple cet homme en particulier, on y arrivera mieux en expliquant ce qu'est son espèce qu'en expliquant ce qu'est son genre. Cela correspond effectivement à la hiérarchie des substances dans la mesure où une substance seconde est plus générale, plus abstraite que les substances premières qu'elle comprend.

Un tel argument, assez intuitif, n'est pas encore convaincant car on ne voit pas clairement ce que signifie être plus ou être moins substance qu'autre chose. Aussi, Aristote ajoute aussitôt que si une substance première est plus substance que l'espèce dans laquelle elle est comprise, c'est parce que c'est la substance première qui sert de support, de sujet (hupokeimenon) à l'espèce. De même, l'espèce sert de hupokeimenon au genre. Je dirais donc que la fonction de hupokeimenon permet de mesurer la "substantialité". Une chose A est plus substance qu'une chose B lorsque A est un hupokeimenon de la chose B (selon le mode kath'hupokeimenon). De la même manière, lorsqu'il n'existe aucune relation de la sorte entre deux choses, alors on ne peut pas dire que l'une soit plus ou moins substance que l'autre. Par exemple, entre des espèces qui n'entrent dans aucun genre commun, aucune d'elles ne peut être un hupokeimenon d'une autre (kath'hupokeimenou), et donc, aucune d'elles ne peut être plus substance qu'une autre. Pour les mêmes raisons, aucune substance première n'est plus substance qu'une autre substance première.

Enfin, Aristote ajoute que mis à part les espèces et les genres, il n'y a rien d'autre qui puisse être appelé substance seconde. Je dois avouer ma perplexité quant à cette dernière affirmation. Je dirais que, puisque le propos de ces paragraphes vise à mettre en évidence la fonction de hupokeimenon (selon le mode kath'hupokeimenou) comme aspect caractéristique de la substance, et puisque les substances secondes sont précisément construites selon le mode kath'hupokeimenou à partir des substances premières, il n'y a évidemment rien d'autre qui puisse être appelé substance, ainsi entendue. Mais, tel que je l'énonce, cela ressemble trop à une tautologie; il ne faut donc pas le prendre comme un argument, mais plutôt comme un signe de la profonde cohérence de la pensée d'Aristote.

Quoiqu'il en soit, en ce qui concerne la substance comme hupokeimenon, voilà qui est dit.

Scons Dut